Les amours imaginaires, Xavier Dolan

Publié le par ES

Plan rapproché sur un jeune homme, Francis, qui se dévoile face à l’objectif, décharge son cœur, son ressenti, son amour pour lui, l’Apollon qui a bouleversé la vie du jeune et de sa meilleure amie, une déclaration totale, une mise à nue romanesque. Pour seule réponse du concerné Nicolas, un comment as-tu pu croire que j’étais gay, bref et cinglant, une phrase brutale venant briser toutes les rêveries du piteux Francis. La scène pourrait paraître cruelle, si elle ne venait s’ajouter après bien des espoirs et des désillusions. La naissance du désir, la façon dont nous construisons nos fantasmes, nos chimériques amours en projetant nos propres envies sur une personne, voilà en partie le nouveau sujet abordé par le jeune Xavier Dolan dans Les amours imaginaires.

AmoursImaginaires.jpgUn an après l’incroyable succès critique de son premier film J’ai tué ma mère, dont les qualités pour un garçon de 19 ans étaient indéniables, à la fois sincère et maladroit, original et ultra référencé, le Québécois Dolan revient donc avec un nouveau thème. Exit la recherche identitaire de l’adolescence et le complexe oedipien, le héros a grandi, est devenu un jeune adulte dans la ville de Montreal. Les Amours Imaginaires pourraient pratiquement être une suite du premier long. La mère a disparu à présent, tout comme le père, ne reste que lui, Dolan (qu’il se prénomme Francis ou Hubert dans la fiction), son amie et son souhait d’être différent, ne reste surtout de ces Amours imaginaires que l’incroyable constat d’une maturité impressionnante. 21 ans, à peine deux ans après son premier long métrage, une belle expérience dans le cinéma comme petit comédien, mais une sorte d’apprentissage autodidacte de la caméra, Xavier Dolan livre un film sublime de maîtrise et de légèreté. Le garçon réussit notamment à abandonner un peu du territoire de l’image, lui qui était de toutes les scènes dans son premier long métrage, en trouvant une alter ego en la personne de Monia Chokri. Les deux amis tombent tous les deux amoureux lors d’une soirée d’un même garçon, le beau Nicolas (Niels Schneider, déjà présent brièvement dans J’ai tué ma mère). Les intentions du jeune garçon sont ambiguës. Flirte-t-il avec Marie et Francis, joue-t-il volontairement avec leurs sentiments, recherche-t-il simplement deux amis ou bien n’est-il qu’un doux mensonge ?

Cette fois, il s’agit pour Dolan de se pencher sur un concept : celui des relations amoureuses ou plus exactement de la naissance du désir, de ces idées que chacun se fait de l’autre. De ce sujet rebattu et classique, le jeune réalisateur s’en tire avec une mise en scène grandiose et un humour critique. Comme le but n’est pas tant de suivre une véritable histoire que de broder sur un thème, le film est entrecoupé de séquences d’interview où, face caméra, des hommes et des femmes parlent de leurs histoires d’amour. Le plus souvent le ton est ironique, une brune à lunette se compare à Glenn Close, un autre abord l’échelle de Kinsley distinguant les phases entre homosexualité et hétérosexualité, une autre de l’emménagement en couple, une dernière du retard de l’amoureux lors d’un rendez-vous. Très sobre, ces scènes donnent une dimension nouvelle au film, renvoyant le récit aux propres expériences du spectateur. A côté de ces épisodes, d’autres séquences (quatre) viennent ponctuer les aventures du trio, de somptueuses scènes tournées avec des filtres de couleurs (rouge, vert, bleu, jaune) où Marie de son côté, puis Francis de l’autre se retrouvent au lit avec un amant, les conversations sont acerbes, les embrassades sur fond de musique classique sensuelles.

Xavier Dolan se débarrasse de toute introspection psychologique, ses personnages n’ont pas d’histoires, pas de passé, ni de réelle existence. Si l’on comprend que Francis et Marie sont très amis, on ne saura jamais ce qu’ils font dans la vie, s’ils travaillent, étudient, s’ils ont une famille, à peine de courtes vues sur quelques connaissances. De Nico, en revanche, l’objet de tous les désirs, on apprendra qu’il vient de la campagne, qu’il étudie les lettres, mais travaille aussi dans les relevés topographiques, que sa mère est bien frappée, divorcée… bref par touches successives, le portrait du bellâtre se discerne. Assumant ce choix, tout le film se compose dans un travail de situation et de dialogues. La jolie Marie reçoit une lettre écrite à la main de Nicolas pour un rendez-vous. Folle de joie, s’imaginant déjà le rendez-vous, elle appelle son copain Francis pour découvrir que lui aussi a reçu la même carte. Chacun se prépare du mieux possible. Les plans au ralenti sont d’une incroyable beauté, tout en couleur et en poésie. Dans le même temps, cet esthétisme poussé à l’extrême vient renforcer l’absurdité des espoirs amoureux, chacun se prenant pour un personnage de cinéma, double ironie réjouissante. C’est de ce mélange que le film puise sa force. Dans cet univers charmant, il y a du Pedro Almodovar, du Wong Kar-Wai, de la Nouvelle Vague, un peu des cinéastes Québécois (Denys Arcand…) et quelques autres, Xavier Dolan picore où cela lui chante, mais au lieu de construire une sorte d’hommage ou de film patchwork, il réussit à donner à son œuvre une cohérence et une énergie authentique.

les-amours-imaginaires-still001.jpgChaque scène pourrait être décrite et dégustée. Pour exemple, sans doute une des meilleures scènes visuellement du film, Nicolas organise une partie pour son anniversaire. Les deux amis ont acheté des cadeaux pour lui plaire, commencent à se tirer dessus avec échec. Assis, bredouilles, face au séjour où une dizaine d’individus dansent dont Nicolas et sa mère (tout droit sortie de Blade Runner avec sa perruque bleue et sa robe à paillettes), les deux aigris ruminent leur fantasme. Soudain, la lumière se transforme en stroboscope, la beauté est sublimée, entre deux flashs se glissent des photos de statues grecques pour signifier le fantasme de Marie, puis de dessins érotiques pour Francis, avant finalement de changer de couleur. La coupure nette qui rompt avec l’hypnotisme de la scène, nous plonge aussitôt dans la chambre de Nicolas au réveil, après une nuit bien arrosée. Surprise plus ou moins attendue, la caméra descend peu à peu du mur pour arriver sur le lit, la chevelure bouclée de Nicolas apparaît, puis les corps de Francis et Marie. Ils ne se connaissent que depuis deux mois, se comportent à la fois comme s’ils étaient amis d’enfance et dans le même temps, aucun ne parvient à séduire le garçon qui aime dormir au milieu du lit. Tout pourrait être improbable et grossier, mais la magie opère et l’on se laisse embarquer dans leurs amourettes chimériques.

Les espoirs étaient grands après J’ai tué ma mère et le résultat est à la hauteur des attentes. Les Amours Imaginaires confirment le talent du jeune cinéaste, dont la fraîcheur et la maîtrise impressionnent. Le garçon se lance déjà dans de nouveaux projets davantage tournés vers la fiction, là où ses deux premiers longs s’inspiraient de son propre vécu. D’ici 2012 et son nouveau film qui permettra de voir si le cinéma Québécois compte bien un cinéaste de plus, reste le plaisir de regarder les mésaventures sympathiques des Amoureux imaginaires. 

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Irisnou 16/10/2010 00:50


J'AI ABSOLUMENT A-DO-RÉ !!!!