Les mystères de Lisbonne, le Cinéma dans tous ses états

Publié le par PS

http://www.cbo-boxoffice.com/full/p23105.jpgLa télévision a parfois du bon. Alors que les pontes de la production audiovisuelle française clament une nouvelle ligne créatrice des séries distinctes du Cinéma, les productions tendent à témoigner à l’inverse d’une collusion forte entre les deux industries. Les Américains font appel depuis longtemps à des grands noms du cinéma (dernièrement la série Boardwalk Empire était réalisée en partie par Martin Scorsese). Braquo se présentait comme une réalisation notamment d’Olivier Marshall. Olivier Assayas présentait Carlos, encensé comme une œuvre longue de cinéma et non plus une simple série. Au-delà des considérations économiques, cette relation entre le cinéma et la télévision permet à des réalisateurs d’explorer des récits sans se soucier d’une durée formatée pour entrer dans les cases de programmations des salles de cinéma.

Réaliser un film de 4h30 a en effet quelque chose de suicidaire dans la mesure où le très long métrage ne pourra trouver qu’un public réduit. Cependant, garantir une seconde vie à un film via la télévision, même lorsqu’il s’agit de couper les longs métrages en plusieurs épisodes, est un moyen d’assurer une fenêtre de possibilité et de réconforter les producteurs et distributeurs. En l’occurrence, le film de Raul Ruiz était une production de 6 heures sous la forme d’une série retravaillée pour aboutir à ce film fleuve de 4h30. Les mystères de Lisbonne n’est pas juste une série, derrière son apparence scindée en plusieurs parties, il ne s’agit que d’un long film témoignant d’un amour pour tous les arts. Raul Ruiz ne s’en cache pas. Lorsqu’il aborde sa réflexion sur Les mystères de Lisbonne, adaptation libre d’un livre de l’écrivain portugais Camilo Castelo Branco du XIXème siècle qui a déjà inspiré Manuel De Oliveira, Raul Ruiz évoque autant le cinéma que la littérature. Le grand attrait des Mystères de Lisbonne tient d’ailleurs dans ce fait d’embrasser tant la littérature, le théâtre, l’opéra, le cinéma que la peinture.

http://www.cinemas-utopia.org/admin/films_img/img31/3028.jpegIl serait compliqué et dommageable de résumer l’histoire de Mystères de Lisbonne. Le spectateur se retrouve plongé dans l’Europe du XIXème siècle, partant du Portugal pour traverser l’Italie et la France. L’intriguant Père Dinis, le jeune Pedro Da Silva, la malheureuse Elisa De Montfort, tous se croisent, se heurtent avec leurs propres mystères qui se mêlent et se dénouent au gré des révélations.  La première scène s’ouvre ainsi dans une rue poussiéreuse. Tandis qu’un homme harangue la foule pour donner les dernières nouvelles concernant les menaces de guerre, quelques personnes lèvent en arrière plan une immense toile peinte qui monte peu à peu. Ce lever de voile pose le décor. Le plan est fixe rappelant le cadre d’une scène de théâtre ou d’opéra. Cette première séquence plonge d’emblée dans l’univers du récit et introduit le principe d’Opéra. La longue ouverture d’une heure échafaude les intrigues qui n’auront plus ensuite qu’à se dérouler. Le jeune Pedro se croit orphelin, ne connaît ni sa mère, ni son père, vit dans un pensionnaire religieux et ne rêve qu’à ses origines. Un beau jour, il tombe malade, au seuil de la mort. Une femme mystérieuse lui rendra furtivement visite. Le garçon intrigué enquête alors sur l’identité de cette dame et s’immerge dans un nœud gordien fascinant. La fin de cette première phase ressemble à une montée paisible et sourde d’une musique, d’une scène d’exposition étendue. Elle demande du temps, d’apprécier les menus mouvements du récit, de la musique. L’opéra se poursuivra jusqu’à la fin. Le final s’en éloignera en partie. Pas de conclusion grandiloquente et dramatisée même si jusqu’au dernier instant la possibilité demeure, le film aurait pu opter pour ce genre de final à la Coppola avec la mort d’un père de substitution dans un effet de tragédie. Ruiz se retourne vers le cinéma et ouvre sur une réflexion, pas forcément nouvelle mais très belle en questionnant la création autant que la vie face aux petits événements de l’existence, à ces retournements qui viennent orienter toute une histoire (en l’occurrence l’épisode initial de l’enfant tombant malade).

http://s.excessif.com/mmdia/i/17/0/mysteres-de-lisbonne-de-raul-ruiz-9274170cofak_1731.jpg?v=1Les Mystères de Lisbonne convoquent aussi des références au théâtre que ce soit par le jeu des acteurs, un jeu souvent très « théâtral » justement qui peut étonner le spectateur, ou par la mise en scène. Certains décors, certains plans créent littéralement des scènes de théâtre plus que des lieux de cinéma, comme le moment où Pedro et le Père Dinis se rendent dans le jardin de la femme énigmatique. Si les mouvements de caméra viennent travailler les effets narratifs, la disposition des lieux évoquent le théâtre (les deux protagonistes au devant de la scène, en arrière fond la demeure où la femme apparaît à la fenêtre avant que le mari ne sorte voir ce dont il retourne). Objet par ailleurs éminemment littéraire, les Mystères de Lisbonne lorgnent du côté de Stendhal, de Balzac, d’Alexandre Dumas, d’Eugène Sue (comment ne pas penser ne serait-ce que par le titre aux Mystères de Paris), de ces récits romanesques aristocratiques. Certains caractères remontent plus loin encore. On songe au Décameron de Boccace ou à l’Illusion Comique de Corneille (du théâtre à nouveau) pour l’imbrication des récits. A ce titre, la première partie se révèle une perle du genre mélangeant les récits à tiroirs, les interruptions narratives. Le récit principal de Pedro se voit mis de côté par celui du Père Dinis, puis par celui de la femme mystérieuse qui elle-même conte le récit d’un autre. Ce puzzle littéraire demande une attention de la part du spectateur pour retenir quel rôle joue chaque personnage, mais crée tout le nœud mystérieux qui captive. Plus que simples emprunts, les Mystères de Lisbonne s’apparente à une bible des récits romanesques du XIXème siècle qui ont nourri depuis tant le cinéma que la littérature. Raul Ruiz passe par les histoires tortueuses de familles, d’enfants illégitimes, de père dominateur, de vengeance amoureuse, de tromperie et d’usurpation, de justicier déguisé, de fratrie brisée (les deux « frères » d’adoptions tombant amoureux de la même damoiselle), de fuite, d’exil, de conquête épique. Curieusement, cette densité fait à la fois la force du film par sa richesse (les 4H26 passent sans ennui) et occasionnellement sa faiblesse lorsqu’une des histoires paraît trop classique.

http://images.allocine.fr/medias/nmedia/18/78/80/50/19140416_fa1_vost.jpgRaul Ruiz ne s’arrête pas à cette orfèvrerie narrative, il cisèle également la matière esthétique de son film. Amoureux des mouvements de caméras, le réalisateur privilégie la mobilité à la césure, offrant ainsi des plans relativement longs, colorées et lumineux. Ce travail sur la lumière et la couleur est une partie essentielle des Mystères de Lisbonne qui vient apporter un soutien dans le sens des images au récit. Entre des tonalités chaleureuses pouvant aller jusqu’à la féerie (les vues de paysages jouent sur une colorisation non naturelle pour donner par instant à film quelque chose de l’ordre du conte, du surnaturel) et des passages plus neutre ou froid, Ruiz compose une partition esthétique classique, mais fascinante. Ce renforcement des intonations s’accorde avec les différents récits. Pour exemple, Ruiz dessine une rupture entre un passage de deuil ou une rencontre dans un monastère où la couleur se fait grise, simple, et des périodes plus fastes aux couleurs chaudes. Il ne s’agit pas uniquement de peindre, Ruiz se plaît à utiliser des techniques de la photographie et du cinéma pour donner de la profondeur à ses images et à son récit. Si certaines techniques surprennent comme cette séquence où un des personnages féminins tient un tasse de thé à la main et superpose une seconde image de la même tasse de thé en gros plan et retournée donnant l’impression d’un halo ou d’un cercle, d’autres répétées subliment les discussions. Ruiz se plaît très souvent à positionner un personnage en premier plan et le second en arrière plan. Ces séquences magnifiques viennent mettre en avant à chaque fois le récit d’un personnage, donner divers sens selon les scènes et jouent également sur les profondeurs de champs.

 

 

 

 

 

Opéra, théâtre, littérature, musique, photographie, peinture, cinéma, Raul Ruiz parvient avec les Mystères de Lisbonne à agencer ensemble tous ces arts dans un même film fleuve impressionnant par son ambition et sa profondeur. Si quelques passages peuvent perdre un peu en rythme, les 4h30 restent très bien maîtrisées. Par ses dimensions, ce chant d’amour envers le cinéma et malgré un classicisme parfois un soupçon trop fixe, Les Mystères de Lisbonne est un grand film qui dépasse la simple lucarne de la télévision et mérite d’être découvert au creux d’une salle obscure.

 

 

Mystères de Lisbonne

 

 

 


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