Mundane History, un monde en errance (de Anocha Suwachakornpong)

Publié le par PS

http://www.worldfilmbkk.com/images/film_photo/poster_img_14.jpgUn générique initial qui apparaît après un quart d’heure de film, une séquence de masturbation, de longs plans fixes sans musique ni effet, le thème de la maladie ; certains éléments du début de Mundane History pourraient rappeler le cinéma d’un autre Thaïlandais, Apichatpung Weerasethakul, au risque de paraître comme une copie moins réussie. C’est sans compter sur le talent de la jeune Anocha Suwachakornpong dont le premier film Mundane History s’extirpe du péril de la référence excessive pour trouver sa propre voie et son propre univers. Thaïlandaise, Suwachakornpong tenait à faire un film qui soit à la fois universel et politique, livrant une vision de la société Thaïlandaise tout en retenue. Mundane History accompagne ainsi le quotidien d’un jeune homme issu d’une famille riche frappé par la paralysie après un accident de voiture. Alité, ne tenant plus à la vie, le jeune Ake s’enferme dans une solitude uniquement meublée par la présence de son infirmier qui au fur et à mesure de leur relation réussira à gagner sa confiance et lui redonner un semblant de goût pour son existence. De ce récit très général et toujours délicat, Suwachakornpong tisse une réflexion sur ce qui fait le sel de la vie, sur ce qui nourrit un quotidien parfois répétitif et vain, s’attachant aux petites choses que l’on redécouvre dans les moments difficiles. Mais Mundane History est aussi une approche politique de la Thaïlande. Dans cette famille riche, le père incarne une autorité traditionnelle vacillante et froide confrontée à une jeunesse malade et amère. Les personnages secondaires, le personnel de la maison (la cuisinière, l’infirmier…), deviennent une image du peuple qui gronde sourdement, cherchant un équilibre dans un état d’instabilité quotidien. La grande Histoire, celle d’un pays, affronte les petites histoires de chacun, le quotidien (comme le titre le sous-entend, Mundane signifiant ce qui est banal).

Pour parler de ce trouble, Suwachakornpong filme posément, postant son objectif pour le laisser capter le temps qui se vide, s’écoule au ralenti dans une chambre où Ake n’a rien à faire qu’à attendre qu’un autre jour n’arrive. La jeune réalisatrice balance durant ces séquences entre une imagerie poétique (la pluie tombant sur le visage du jeune paralysé, les gros plans sur la peau du garçon) et des passages plus prosaïques et crus, comme cette séquence initiale de la toilette de la personne paralysée ou l’accouchement final. Mundane History a bénéficié de plus d’un atout majeur :  son montage. Une fois le récit tourné dans un ordre quasiment chronologique, Suwachakornpong et son monteur Lee Chatametikool ont œuvré pour déconstruire la logique, rebâtir une architecture différente, pas toujours évidente à suivre, mais passionnante. Le film pourrait ainsi faire songer aux premiers longs métrages de Gonzalez Inarritu, dont l’entrecroisement des récits et des temporalités narratives était devenu une sorte de signature artistique, mais à la différence du Mexicain, Suwachakornpong n’emploie jamais le montage non chronologique pour impulser une tension, une violence  en guise de témoin de la rudesse de la vie. Ici, les scènes sont désunies pour établir une sorte de platitude, chaque événement valant autant que tous les autres. C’est en s’éloignant du scénario linéaire pour marquer davantage les ruptures et l’assommante banalité du quotidien que Mundane History prend un souffle intriguant et original. La réalisatrice sait d’ailleurs faire preuve de retenue et de pudeur. Dans ce récit où l’événement central demeure un accident de voiture, jamais le spectateur ne verra l’accident, évitant l’effet convenu d’un choc violent, remplacé par cette musique punk rock initiale qui détonne parmi le silence, symbole de l’accident tout autant que de la révolte qui gronde au sein de la jeunesse.

http://www.worldfilmbkk.com/images/film_photo/film_img_14_3.jpgLe travail sur le montage offre aussi une dernière partie grandiose initiée par cette vision psychédélique d’un univers en gestation où un soleil s’éteint, comme une métaphore de la vie. Cette séquence surgissant d’on ne sait où trouve son sens quelques minutes plus tard lorsque Ake et son infirmier se rendent dans un planétarium, comme une tentative d’évasion et d’élévation. L’élévation apparaîtra cependant impossible, l’homme étant cloué à son quotidien terrestre avec toute la dureté que cela implique comme le montrera la dernière scène du film, à la fois ouverture sur une nouvelle vie, renvoi aux origines du jeune Ake et symbole d’un enfantement dans la souffrance, qui se teinte d’un sens politique dans une Thaïlande en plein bouillonnement.

Mundane History
demande de s’accrocher, d’accepter la lenteur volontairement monotone de la première partie pour ensuite découvrir la fougue d’un cinéma en éclosion. Premier film plein d’espoirs, la réalisatrice Suwachakornpong livre ainsi une expérience cinématographique appartenant à ces longs métrages riches en lectures possibles et dont chaque visionnage révèlerait un nouvel éclairage possible du récit.

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