Petit billet sur Cybèle ou Les dimanches de ville d’Avray

Publié le par ES

Triste monde de l’art où la multiplication des œuvres n’a d’autre fin que d’écraser une grande majorité des productions dont la mémoire ne peut se souvenir. En matière de cinéma, la fatalité est tout aussi tragique. Même parmi les grands films, certains disparaissent vite de la circulation, à tort. Serge Bourguignon fait partie de ces cinéastes, peu prolixes, dont le nom ne dit plus rien. Heureusement que certains orfèvres exhument des copies, leurs redonnent une seconde vie pour qu’un nouveau public puisse les découvrir ! Et la découverte du film de Serge Bourguignon, Les dimanches de Village d’Avray, sorti en 1962, tiré d’un livre de Bernard Eschasseriaux et Oscar du meilleur film étranger, compte parmi les bonnes surprises d’une sortie cinéma.

dimanches-ville-avray-escalier.jpegPierre, un ancien pilote, devient amnésique après un accident d’avion. Sa compagne, l’infirmière qui s’est occupée de lui avant d’en tomber amoureuse, essaye de l’aider du mieux possible, dans l’ennui qui poursuit le jeune homme. Un soir, alors qu’il traîne comme tous les jours à la gare d’Avray, il tombe en arrêt devant une petite fille que le père amène à l’orphelinat pour disparaître à jamais. Coup de foudre instantané. Un cartable oublié dans la rue donne l’occasion à Pierre de revenir le dimanche suivant à l’orphelinat où une sœur prend l’homme pour le père de la petite Françoise – de son vrai nom Cybèle. La jeune fille et l’homme perdu vont retrouver goût à la vie ensemble, dans leurs folles après-midi de jeux. Hélas, les résidents alentours ne voient pas d’un bon œil cette complicité idyllique, la morale vient rabrouer la liberté du couple jusqu’au dénouement tragique.

Quelques années après l’écriture de Lolita par Nabokov et sortant la même année que l’adaptation de Stanley Kubrick, Les Dimanches de Ville d’Avray reprend des thématiques et un trouble proche de Lolita, sans en chercher la perversité et en mettant davantage l’accent sur la tendresse. L’ambiguïté de cette relation tient à un retournement des rôles traditionnels. Amnésique, Pierre ressemble à un petit garçon recherchant une camarade de jeu. Lorsqu’il est jaloux, il ne se contrôle plus vraiment, a des rêves de gamin (une sorte de féerie chevaleresque). Françoise de son côté a davantage des attitudes d’adulte, dans ses gestes, sa séduction, et dans son discours. De cette confusion des rôles naît des doutes sur le sens profond de leur liaison. Parmi les scènes les plus sensuelles et ambiguës, il y a cette scène, où les deux se retrouvent dans une petite auberge cossue, sans personne d’autres. Se rapprochant du feu (symbole facile de la passion), Françoise en rêvant de belles histoires sur leur relation, joue avec un couteau, un long couteau qu’elle fait glisser non sans un certain érotisme sur son visage. Cette scène déconcerte le spectateur. Alors qu’on pourrait souhaiter s’accrocher à l’image d’une relation purement fraternelle, l’attitude de Françoise ne laisse qu’une place faible au doute, surtout après avoir demandé à Pierre de l’embrasser, de parler de mariage… Cinquante ans plus tard, le film n’a rien perdu de son charme sulfureux, jonglant avec le sentiment amoureux, explorant les limites possibles entre un amour pur (selon l’avis du poète et ami de Pierre, seul vrai défenseur de son idylle) et un amour immoral (ou amoral) nimbé de sexualité. Le charme des Dimanches de ville d’Avray ne tient pas uniquement à ses thématiques, si l’histoire envoûte c’est aussi par une réalisation sublime.

19250944.jpgLe noir et blanc choisi évolue selon les phases du récit. Les premières séquences, filmant une scène de guerre, un combat d’aviation en Asie, usent d’un grain très gras et contrasté, alimenté par un montage assez découpé pour restituer la vitesse, la force des combats et de l’accident. Puis prend place un noir et blanc aux teintes plus grisâtres, montrant la morosité, l’ennui de Pierre. Cette grisaille servira aussi bien à montrer le désoeuvrement que l’entrée dans un monde imaginaire, intensifié par le brouillard environnant le lac (quasi surnaturel). Car toute la magie du film tient dans ces séquences extraordinaires où Serge Bourguignon a su utiliser des astuces d’inventivité à une époque où les effets numériques n’étaient pas surexploités. Pour se construire un monde à eux, les deux amis-amants lancent des cailloux dans l’eau du lac, l’onde de choc ouvre ainsi dans leur imaginaire un nouveau terrain de jeu pour eux seuls. Voilà que Serge Bourguignon filme les jeux innocents des deux silhouettes à travers les reflets du lac. Illusion magnifique d’un monde de l’enfance entre deux âges. Puis peu à peu, ce noir et blanc s’intensifie dans la dernière partie, montrant les oppositions, le conflit qui monte. Dans la nuit de Noël, le noir devient plus sombre, plus hypnotique. Alors que les émotions se renforcent, la tension monte dans la Cité (les habitants du quartier ne voyant pas d’un bon œil cette relation), la nuit prendra le pas sur la lumière.

Cybèle ou Les Dimanches de Ville d’Avray nous entraîne ainsi d’un entre temps splendide et poétique, où la tristesse et la joie se combinent dans une danse mêlant l’eros et le thanatos avec sobriété. Ne resteront que le visage angélique de Françoise et l’accent british du jeune Pierre dans cette découverte fugace à savourer lors d’un dimanche après-midi.

Publié dans Quelques classiques

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bruno cazauran 25/04/2011 11:49


Très beau commentaire, mais pour "l'accent british" de Pierre, je proteste! Hardy Krüger est Allemand, comme chacun sait, et l'accent est typiquement germanique. L'impression d'étrangeté du
personnage s'en trouve bien sûr renforcé...


janaudy jean-fabrice 28/04/2010 11:40


Merci infiniment pour ce très bel article.