Petite bafouille autour du Court Métrage

Publié le par PS

Qu’est-ce qu’un court métrage ? Cette question banale en apparence s’avère plus complexe qu’il n’y paraît. Un court métrage serait un film court, mais à quelle échelle de grandeur, selon quelle durée ? Selon les Festivals et les définitions habituelles, on trouve des films allant de 1 minute à quasiment une heure sous cette catégorie. Paraîtrait-il qu’ensuite, au-delà d’une heure, un film deviendrait un long métrage et qu’entre les deux, on trouverait selon l’humeur des moyens métrages. Fixer une définition en fonction du temps pose donc des problèmes et ne servirait pas à grand chose. Un rapide regard sur la littérature permet de trouver un certain parallèle avec la Nouvelle, genre littéraire à part entière souvent délicat à définir et mal compris. Des nouvelles, il en existe de trois pages comme de 150 pages. Quelques manuels définissent la nouvelle comme constituée d’une unité d’action, mais comme n’importe quelle règle bien des nouvelles s’éloignent de ce principe. Et pourtant la nouvelle n’est pas un roman, bien que beaucoup se l’imaginent comme un sous-genre romanesque, une ébauche de romans. La nouvelle est un texte en soi qui comporte ses propres chefs-d’œuvre. Le court métrage n’est guère différent, il correspond lui aussi à une façon de penser particulière.

http://static.skynetblogs.be/media/101471/dyn007_original_510_755_pjpeg_2603216_44cbc7bb6e31a7e64dd78b456465c7d7.jpgLe court métrage renvoie le plus souvent à une idée d’origine, de départ. Pour des raisons techniques, le cinéma ne put débuter que dans des formats courts. Pour des raisons souvent similaires, les jeunes réalisateurs ne peuvent prétendre à se lancer directement dans des métrages de longue durée. Le format court permet alors ce tâtonnement artistique indispensable à la formation d’un auteur. Avant de passer à l’étape du long métrage, il faut faire ses armes le plus souvent sur des durées plus brèves, avec des moyens plus modestes. Ce passage évite à certains de produire des œuvres sans intérêt, de perdre de la pellicule, de gâcher le temps du spectateur. Au-delà de sa dimension économique (au sens d’économe), le court métrage donne un os à ronger, une pierre fondamentale de réflexion pour apprendre à ôter le superflu et le dispensable. On pourrait dès lors dégager différents types de courts métrages. Les courts métrages de formation (les films d’école), non dénués d’intérêt et quelques fois brillants, sont souvent un condensé de ce que les étudiants ont retenu et pas toujours facilement digéré. Le meilleur comme le pire existent en la matière du fait d’une volonté d’appliquer, de montrer tout ce qu’une personne sait faire au risque d’avoir des films trop prétentieux, scolaires ou creux. Sont des courts métrages également tous les petits films plus ou moins amateurs. Tournés avec la caméra familiale sans avoir jamais suivi de cours. Et il est possible de trouver de très bonnes idées, bien que l’écart soit souvent visible entre ce genre de court métrage et les films réalisés avec une équipe et un minimum de moyens. Il faudrait ajouter les courts métrages expérimentaux, ce qui travaillent davantage l’image que le récit classique, et les courts métrages sous forme de sketchs à chute, drôles mais peu estimables sur un plan cinématographiques. Ces types de court métrages brièvement cités croisent des genres cinématographiques divers du documentaire au dessin animé, du drame social à la comédie enlevée.

http://www.formatcourt.com/wp-content/uploads/2009/03/les-lutins-754x1024.jpgDéfinir ce qu’est un court métrage n’est donc pas simple. En matière de longs métrages, il existe déjà bien des possibles et fort heureusement aucune catégorisation rigide. Dans le lot annuel immense réalisés, seule une partie des longs métrages nous parvient, dont le plus souvent nous ne voyons qu’une portion. Moins lourde à mettre en place, la production de courts métrages est en comparaison pharaonique. Jusqu’à une époque relativement proche, les moyens techniques ne donnaient pas un accès facile à la réalisation. Seuls les étudiants de cinéma et les personnes réellement motivées pouvaient réaliser des films. Avec le numérique et Internet, les logiciels de montage grand public, chacun s’est vu confié la potentialité de mettre en image ses envies, ses histoires. Cette inflation des productions, alors même que la visibilité d’un court métrage est restreinte, a vu la naissance d’une kyrielle de festivals spécialisés ou de sélections additionnelles dans de grands festivals, souvent unique voie pour un film court de se faire connaître. A titre d’exemple, Bruno Podalydès remportait le césar du court métrage en 1993 pour Versailles, Rive Gauche, Xavier Giannoli en 1999 pour L’interview, et récemment Pierre Pinaud, récompensé en 2009 pour Les miettes, a débuté son premier long métrage On Air avec Karin Viard. Difficile d’émerger dans l’immense flot des réalisations de plus ou moins bonne qualité. Difficile d’être vu hors d’un système d’exploitation classique. Le court métrage est un modèle ancien, une clef essentielle pour le cinéma qui nécessite de constamment s’ajuster au public. Essentiel, car le court métrage offre l’occasion d’explorer de nouveaux modes de réalisations, de narration, de faire preuve d’inventivité, d’hybridation des genres. Il nourrit ainsi les réflexions autour du médium Cinéma, de ses techniques, de ses principes.

Il n’existe aucun modèle prédéfini en la matière, le milieu du court métrage est peuplé de chefs d’œuvre, de perles susceptibles d’inspirer tant les réalisateurs en herbe, les aspirants à la réalisation de long métrage que les cinéastes de films courts. Le court métrage mérite d’être mieux connu, mieux publicisé. Si certaines chaînes de télévision accordent un espace libre, Canal Plus ou Arte, le reste n’offre rien. Côté cinéma, la distribution de Courts est quasi inexistante (l’exception actuelle pourrait être Le petit tailleur de Louis Garrel sorti dans une salle parisienne chez MK2), y compris avant les projections de longs métrages. Internet ouvre des voies multiples pour la diffusion, mais les courts métrages les plus populaires sont rarement accessibles. Contradiction curieuse donc. Alors que le numérique, Internet d’un côté sensibilise les nouvelles générations aux courts métrages, donnant l’impression que chacun est à présent capable de devenir réalisateur, alors que le cinéma voit quelques films collectifs réunissant des courts métrages généralement de grands cinéastes (Paris Je T’aime, Les Trois Extrêmes, Tokyo…), l’accessibilité à une culture du court métrage, au patrimoine qu’ils représentent n’est pas assurée.

Qu’est-ce qu’un court métrage ? Une occasion de se réjouir, de continuer à croire dans la vitalité et le futur du cinéma. N’en déplaisent aux jeunes gens achevant leurs études, les meilleurs courts métrages sont rarement les films de fin d’école. Certains réalisateurs font le choix de se concentrer sur cette forme d’œuvre. D’autres réalisateurs de longs métrages reviennent à ce format pour travailler un aspect particulier de leur cinéma, s’occuper entre deux tournages ou tout bonnement pour raconter une histoire qui n’aurait pas forcément besoin d’un traitement long. Le court métrage est ainsi un mode d’expression cinématographique aussi méritoire et riche que le format long, malgré une visibilité moins grande.

http://blogopub.tv/wp-content/uploads/2010/01/logorama-thumbhome.jpgQu’est-ce qu’un court métrage ? Pour mieux comprendre toutes les potentialités de cette forme à part, il convient d’observer quelques exemples variés. En 2010, parmi les courts métrages les plus célèbres, il serait possible de citer l’Oscar du meilleur court métrage, un buzz Internet (Pixels) et la dernière création Pixar. S’il s’agit de trois films plus ou moins d’animation, ce n’est pas un hasard. L’animation sous une forme courte peut souvent explorer des techniques, des figures nouvelles qui ne conviendraient pas obligatoirement à une longue durée. Logorama, de François Alaux, Hervé de Crecy et Ludovic Houplain, est un travail de longue haleine où le film n’est construit qu’à partir de logos de marques. Si l’histoire est plus que basique, le résultat possède un charme indéniable. Logorama se moque, critique et s’amuse de la surabondance des messages publicitaires, logos, typographies qui assaillent ses contemporains en prenant Los Angeles pour terrain de jeu. Le petit film détournait de plus des références cinématographiques facilement reconnaissables pour construire un récit et un discours universel et compréhensible. A la même époque, sortait Pixels dont le principe initial était plutôt séduisant et le rendu sympathique. Ce film de Patrick Jean mêle prises de vue réelles et insertions de dessins animés. Le monde des Pixels envahit notre monde jusqu’à l’anéantir en le transformant en pixels. Derrière l’originalité et l’excellent travail technique, Pixels s’interroge en deux minutes sur l’avenir de notre monde où se mélangent toujours davantage virtualité et réalité. Ces deux premiers courts métrages cités bénéficiaient d’un soutien financier indispensable pour leur vitalité. Dans un style différent, Night and Day, la dernière création Pixar visible avant Toy Story 3, témoignait de l’inventivité de l’équipe. Deux personnages, le jour et la nuit, se rencontrent et s’apprivoisent malgré leur différence. Le message optimiste offre l’occasion d’explorer un récit visuel passionnant en jouant sur la différence d’un lieu selon le moment où on l’observe. Drôle, touchant, Night and Day est un des meilleurs courts métrages Pixar par sa densité et son travail du dessin (un des rares courts métrages d’ailleurs visible en 3D). Il serait possible d’ajouter un dernier film à cette première liste en parlant de Chienne d’Histoire, palme d’or du court métrage à Cannes cette année. Ce film d’animation regardable par tout le monde mais davantage compréhensible par un public adulte part d’un épisode historique. En 1910 à Constantinople, les autorités cherchèrent un moyen de se débarrasser des hordes de chiens qui rodaient dans les rues et les envoyèrent tous sur une petite île où, livrés à l’heure sort, ils s’éteindront dans des cris déchirants. Pour aborder un sujet étrange et triste, Serge Avedikian mélange des photos d’époque servant de fond pour ajouter un dessin à la peinture. Le dessin est curieux, hypnotique et travaillé. Si par moments, ce choix peut paraître étrange, l’atmosphère mélancolique de cet épisode fatal demeure hypnotique. Cette série d’exemples témoigne d’une bien mince partie de la variété de l’animation en matière de courts métrages. Il serait possible de citer bien d’autres films comme Madagascar, Carnet de voyage (Bastien Dubois Sacrebleu) dont les dessins sont sublimes ou quelques films des Gobelins. Car la France par ses recherches, ses tâtonnements en matière d’animation propose souvent quelques unes des merveilles annuelles.

 

Vidéos des films cités :

 

Logorama

 

 

 

Pixels

 

 

 

 

Night and Day

 

 

 

Chienne d'histoire

 

 

 

 

Madagascar, Carnet de Voyage

 

 

 

Le court métrage peut aller plus loin encore dans l’exploration de modes narratifs, d’expériences visuelles. Johanna Vaude par exemple, artiste et réalisatrice de plusieurs courts métrages dont Asleep, s’efforce de travailler l’hybridation des images, des techniques tout en construisant ses films autours de thématiques fortes ou de récits. Il s’agit d’aventures cinématographiques, de plongées dans des mondes particuliers, dans des manières nouvelles d’aborder la fiction et le réel. Pour ne s’attarder que sur un film, il serait envisageable de parler de Zeitriss, film allemand de 2009 de Quimu Casalprim i Suarez. Pour résumer ce court film d’une dizaine de minutes, une femme et un homme se tiennent dans un salon, la femme s’assoit après un moment sur le canapé à côté de son mari supposé, et voilà le début d’une plongée dans l’inconnu, dans une confrontation violente, une dispute meurtrière et implacable qui aspire le couple autant que le spectateur. Les sens sont multiples dans ces quelques minutes, mais l’intérêt de Zeitriss tient à sa réalisation. Conçu en noir et blanc, la première partie suit un long plan mélangeant un panoramique et un travelling latéral sur le salon. Les deux corps sont filmés du genoux au coup. Les têtes sont coupées, le couple représentant ainsi n’importe quel couple et rendant la situation d’autant plus confuse qu’on ne sait pas s’ils se regardent, communiquent entre eux. La tension est palpable, une tension montante de ce silence oppressant et soudain l’orage éclate. L’image devient psychédélique, sous la forme d’un stroboscope, les images se confondent, se brutalisent entre elles. Zeitriss ne peut durer autrement que le temps d’un court métrage, mais il demeure d’une formidable densité.

 

 

 

 

Mais les courts métrages ne sont pas que des avancées visuelles, ils racontent bien des choses et quand ils sont conçus et pensés dans leur globalité, ils peuvent se révéler très talentueux. Sunstroke (de Lili Horvath), film allemand tourné en Hongrie, prend place dans un foyer pour jeunes filles. Maja, 17 ans et mère d’un petit bébé, tente d’échapper à cette vie. Femme enfant aussi trouble que troublée, Maja côtoie sa nouvelle éducatrice, une femme plus âgée qui semble porteuse d’un passé difficile et paraît attachée à la maternité. Leur relation est complexe. Maja tente de séduire l’éducatrice pour s’évader. Sunstroke se révèle d’une maîtrise dans la réalisation impressionnante pour un court métrage. Le récit est parfaitement mené et possède une véritable fin. Cela est en soi remarquable dans la mesure où une bonne part des courts métrages sont constitués soit d’une fin à chute plus ou moins réussie, soit d’une fin ouverte et guère conclusive. Sunstroke évite ces erreurs. L’actrice sublime joue de l’ambiguïté de ce personnage, le rythme s’enchaîne sans longueur ni action exagérée. La photographie, sobre et élégante, se veut le plus souvent légèrement froide dans sa lumière pour mieux appuyer la dureté des situations sans tomber dans le mélodrame. Sunstroke est un drame pesant, difficile qui évite de s’embourber dans le récit social avec cette fin lumineuse. http://www.perceides.ca/2008/images/presse/visuels/festival2010/Six-Dollar-Fifty-Man.jpgRelativement proche dans les critiques positives qu’il serait possible de lui faire, mais plus enclin à l’imagination, The Six Dollar Fifty Man, film Néo-Zélandais de M. Albiston et L. Sutherland, suit un jeune enfant se prenant pour un super héros durant une journée dans son école. D’une incroyable beauté (il suffit de voir le premier plan pour comprendre), The Six Dollar Fifty Man parle de l’enfance, du besoin d’évasion avec tendresse et rudesse. Le court métrage sait aussi explorer la voie de la comédie avec talent. Le déjà réputé Dunde Esta Kim Basinger, suit une soirée de deux frères dans un Buenos Air évanescent. Avec cet épisode de retrouvaille où l’un des frères panse les plaies d’une rupture, Edouard Leduc a voulu trouver un esprit burlesque. Le noir et blanc et la réalisation font songer à Jim Jarmusch, certains passages rappellent l’humour de Klapisch, mais l’ensemble fonctionne dans une comédie sympathique. Peut-être plus classique sur le plan de la réalisation, I Love Lucy, du britannique Colin Kennedy, suit la journée de deux junkies dont la fille a perdu son dentier. La photographie est soignée sans que l’image ne soit révolutionnaire, mais I Love Lucy surprend par le ton décalé et drôle trouvé au milieu d’un univers plutôt glauque. Elle est en cure, mais ne s’en sort pas vraiment, vient de perdre son dentier, attend son copain qui devrait sortir de prison le lendemain. Il est amoureux d’elle, autre drogué et tente de lui changer les idées. Tout pourrait être déprimant, mais l’humour fonctionne, simple, sans excès. I love lucy est une comédie réussie en 12 minutes. Ces exemples appartiennent à la couche supérieure des productions de courts métrages. La malencontreuse réalité du monde en format court demeure que le plus souvent pour 1000 productions, seulement une dizaine sont véritablement bonnes et abouties. Parmi le reste, certaines sont mauvaises ou trop amatrices, d’autres explorent un aspect, mais délaissent des qualités essentielles. C’est que les bons courts métrages, comme les bons longs, nécessitent du temps, de la réflexion, du travail et du talent. Mais pour les persévérants et les réalisateurs appliqués, le Court peut faire des merveilles.

 

Extraits

 

 

 

The Six Dollar Fifty Man

 

 

 

 

http://www.tedeous.eu/wp-content/uploads/2010/06/Blast-Spike-Jonze-Absolut-Vodka-Im-here1.jpgCette petite promenade autour du court métrage se finit sur I am here, de Spike Jonze. I’m here est le dernier film du réalisateur de Dans la peau de John Malkovich et de Max et les maximonstres. Tourné notamment pour être diffusé dans des centres d’art, à l’intérieur de boites spécifiques, I’m here a depuis été mis en ligne sur un site créé pour l’occasion. Avec le talent qu’on connaît au cinéaste, maîtrisant ses images, ses couleurs, I’m here suit la relation de deux robots dans un futur proche. Si I’m here est intéressant ici, c’est pour l’initiative prise d’amener le cinéma sur la toile, non par défaut, mais par but premier. I’m here n’a pas pour principe l’exploitation commerciale, il s’agit d’un divertissement magnifique disponible pour chacun, d’un film de qualité cinématographique que n’importe quel internaute peut découvrir à sa guise. Spike Jonze pose ainsi une question récurrente sur l’avenir du cinéma face au numérique. A l’heure où l’industrie cherche un moyen de conserver les spectateurs dans les salles, de préserver l’intégrité des films contre le piratage, le court métrage pourrait devenir l’entre-deux, avoir enfin une scène où se produire au grand jour de façon plus ou moins gratuite pour répondre aux attentes des spectateurs tant cinéphiles qu’amateurs. I’m here est un bel exemple de ce à quoi pourrait ressembler le monde du court métrage et donc du cinéma. Un lieu où des films inédits pourraient être découverts loin des questions financières. Spike Jonze a pu réaliser en toute liberté ce petit chef d’œuvre sans se soucier de l’exploitation. La distribution du film, sur un plan général, évolue de ce fait, s’élargit et se complexifie, mais le court métrage pourrait en partie être une voie à sillonner pour combler les attentes des uns et des autres.

 

I'm here

 

 

 

 

Qu’est-ce qu’un court métrage ? Une curiosité à découvrir si tel n’était pas le cas, un monde entier à savourer, mais aussi à partager.

 

 

 

Pour aller plus loin :

 

- 6nema

- Mouviz

- Le Court

- Les Courts Métrages

- Cine Court

 

 




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