Quand la virtualité crève l’écran : Chatroom, l’Autre monde

Publié le par ES

Il fallait bien que cela arrive, que le monde virtuel qui nous environne depuis une dizaine d’années avec l’accélération connue depuis peu prenne un rôle central dans le cinéma de certains réalisateurs. Certes la virtualité du monde, les révolutions numériques ont depuis longtemps fasciné le cinéma, mais souvent davantage comme un monde fictionnel (voire science-fictionnel) que comme une partie prenante du réel (Matrix, ExistenZ, ou plus récemment Avatar). Quelques films de genre se sont aussi amusés à utiliser Internet comme nouveau vecteur de criminalité. Et puis peu à peu, depuis l’antique Vous avez un message, les usages d’Internet ont pris possession du quotidien des personnages (voire Lol par exemple et l’importance de Msn). Sélectionnés au Festival de Cannes 2010, Chatroom, L’Autre Monde, RU There prenaient pour point central le monde virtuel et l’Internet pour échafauder leur histoire. Penser l’impact d’Internet dans notre quotidien, utiliser une représentation du monde numérique pour témoigner du nouveau monde (cet Autre Monde pour Gilles Marchand) qui s’ouvre pour chacun, voilà l’objet premier de ces longs métrages. Singularité troublante, les scénarios de l’Autre monde et de Chatroom étaient dans les grandes lignes identiques, comme si Internet inspirait un même effroi chez une certaine génération. Pour faire court, et désolé pour ceux qui ne voudraient pas connaître le dénouement (zapper cette phrase dans ce cas) : Un personnage, pervers, manipulateur, geek, un tantinet déviant sexuellement, tente de piéger des jeunes adolescents forcément fragiles pour les pousser à se tuer.

2.jpgToute la curiosité de ce regroupement de films sous un même Festival tient justement à cette image du numérique et de l’adolescence, comme si dix années trop tard, des cinéastes souhaitaient mettre en garde contre les dangers d’Internet sans déceler pour autant tout le potentiel du même univers Internet. (Il ne manquerait plus que de faire un film sur le danger de Wikipedia). Dans le très esthétique Chatroom de Hideo Nakata, un des maîtres japonais du film d’horreur qui aura marqué les années 2000 avec les Ring et Dark Water, une bande d’adolescents londoniens créent un espace de conversation chat sur Internet réservé pour s’exprimer, se défouler, avouer leur tourment. Délaissant toute inspiration asiatique pour bâtir un film occidental inspiré en partie des nouvelles séries télévisée (Skins ne semble jamais bien loin, jusqu’au fait de retrouver une des actrices des premières saisons), Nakata élabore une montée de la tension. William (Aaron Johnson, dans un rôle d’adolescent quelque peu différent de Kick Ass) change sa personnalité sur le net. Lui si fragile dans la vraie vie, suivi par une psy, jaloux de la réussite de son frère (sa mère romancière ayant nommé son personnage principal du nom du frangin), devient avec son avatar numérique une personne sûre d’elle, réfléchie, stratège et narquoise. La clique qui se lie représente une jolie somme de clichés britanniques comme on le trouve dans les séries : le noir sympathique, la gentille simplette coincée, la jolie fille en apparence superficielle, le garçon coincé légèrement geek. Chez les parents même constat, on a droit à la mère célibataire, aux parents modernes qui délaissent leur progéniture ou à l’inverse aux surprotecteurs. Beaucoup de ces détails semblent montrer que Hideho Nakata a su ingurgiter les codes actuels, au péril de l’indigestion, il n’y a qu’à voir la fin quelque peu bâclée et convenue de ce thriller où la morale simplette reprend le dessus sur une perversité plutôt prometteuse. Ce Chatroom contient trop de faiblesses pour se distinguer comme un grand film, mais il possède aussi suffisamment de qualités pour être appréciable.

La mise en scène du monde numérique, gothique et colorée, s’avère assez hypnotique. Une sorte d’hôtel miteux dans les tonalités chaudes où chaque internaute vogue selon son plaisir. A chaque porte ouverte, une pièce dévoile son propre univers, tantôt sublime, tantôt horrifiant. Chacun peut se mettre à nu dans sa pièce, la décorer selon ses envies, la présenter aux autres. Dans cet univers du simulacre, la vigilance reste de mise alors que les pédophiles peuvent se déguiser en fillette de 10 ans. Aborder la pédophilie sous cet angle n’est pas très original en soi, par contre ajouter la question de la pédophilie via un des adolescents amoureux de la petite sœur d’un ami devient nettement plus intéressant, construisant le sentiment amoureux autour d’une déviance. Nakata n’ira guère plus loin, n’explorant pas davantage cette voie. Le réalisateur préfère se concentrer sur l’évolution du personnage principal. Instillant dans chacun des amis numériques, le doute, les amenant à enfreindre leurs propres lois, à dépasser leur limite, il prend un malin plaisir à déstabiliser par la perversion. C’est sans doute la meilleure partie de ce film qui soudain suit les conséquences des conversations sur Intenet. Chatroom a su tirer dans les dérives possibles d’Internet le terreau stimulant pour construire un récit plutôt intriguant, sans parvenir cependant à le mener à terme.

blackheaven.jpgDe son côté, Gilles Marchand avait les mêmes ambitions avec son Autre Monde : montrer les déboires de l’adolescence, mettre en scène le monde numérique qui devient partie prenante des vies avant d’en mettre en lumière les limites. Sur le papier, L’Autre Monde semblait plutôt alléchant. Réalisateur de Qui a tué Bambi ? assez envoûtant, coscénariste avec Dominik Moll (à qui l’on doit dernièrement Lemming), on pouvait s’attendre à un univers visuel et narratif fort, complexe. Si l’on sent la volonté dans la photographie de faire quelque chose de beau, le reste ne prend pas. Les amourettes n’ont pas beaucoup de saveur, la mise en place du suspens autour d’une tentative de suicide perd tout intérêt, quand à la mystérieuse femme malheureuse (Louise Bourgouin à nouveau cantonner dans un rôle de jolie fille) rien de vraiment sensuel ou hypnotique ne sort de sa présence. Pour compenser, Gilles Marchand a misé sur les séquences d’un monde virtuel, entre le Second Life et Warcraft, et là aussi, une ébauche d’intérêt prend forme dans tout le potentiel d’un tel monde, mais hélas ces scènes perdent toute valeur, elles se succèdent sans avoir aucune importance, comme si le film aurait pu se construire sans l’emploi du numérique. L’Autre Monde rate ses intentions et perd son spectateur.

Le numérique inspire, la virtualité omniprésente dans notre monde (si la Chatroom existe c’est aussi parce que les adolescents peuvent à présent se connecter quand ils le veulent où qu’ils soient, depuis un ordinateur tout comme un téléphone portable) interroge à juste titre et pourrait donner bien des films attirants. Dans les deux longs métrages Chatroom et L’Autre Monde, ce monde de possibilités n’est hélas vu que par le petit bout de lorgnette, comme si réaliser de telles histoires par des personnes de plus de 40 ans ne pouvait pas permettre de comprendre le merveilleux d’Internet. Rêvons qu’un jour, un cinéaste construise un film utilisant Internet au cœur de son histoire sans qu’il s’agisse forcément d’un récit policier négatif ou d’une comédie facile, et qu’alors le virtuel crève l’écran, non plus sous une forme métaphorique, mais comme un réel acteur du Cinéma.


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