Quand les frasques « Arakiennes » font Kaboom

Publié le par PS

http://www.kaboom-lefilm.com/prepage.jpgUne petite soirée dans un bar sans grande nouveauté, un jeune homme, Smith, aperçoit parmi les personnes présentes une fille mystérieuse qu’il entrevoit dans ses rêves sans savoir qui elle est. S’approchant, commençant à fabuler sur son identité, cette dernière lui offrira pour unique réponse de vomir sur ses chaussures. Le garçon se précipite aux toilettes pour se nettoyer. Surgit alors une étudiante excentrique et enivrée. La belle commence à lui causer sans chichi, le juge homosexuel selon son apparence et finit par lui proposer de coucher avec elle. La bagatelle achevé, Smith se retrouve dans le parc du campus universitaire et croise une rouquine complètement apeurée et poursuivie par d’étranges individus en noir portant des masques d’animaux. Le garçon se réveillera dans sa chambre au petit matin. Enigmatique succession de scènes où les genres se confondent. Sexe, drogue, pertes de repères, quête identitaire, horreur surnaturelle, voilà quelques thèmes chers au réalisateur Gregg Araki que l’on retrouve dans son dernier opus Kaboom.

Kaboom est donc l’histoire de Smith, étudiant sur un de ces campus américains déjà vus des centaines de fois au cinéma (d’American Pie à Elephant). Le garçon  partage sa chambre avec un nouveau colocataire surfeur tout de muscles qu’il trouve fort attirant, sorte d’icône gay qui s’ignore, car au grand malheur de Smith, ce dernier ramène bien des conquêtes féminines dans son lit, faisant peu de cas de savoir si son colocataire est présent ou non. Au quotidien, Smith, jeune homme bisexuel ambigu, zone avec sa meilleure amie Stella. Il rencontre London durant une soirée étudiante où Smith a mangé quelques space cakes, s’imagine assister à la mort d’une énigmatique rouquine et commence à mener son enquête. Smith s’enfonce alors dans un gouffre chaotique risqué pour lui et ses proches. Entre la chronique du quotidien débauché d’étudiants et cette enquête paranoïaque sur fond de complot mondial, Kaboom exulte dans ce bordel visuel jouissif.

http://lacomunidad.elpais.com/blogfiles/alta-definicion/FrontNowhere.jpgGregg Araki combine dans ce long-métrage aux coloris acidulés toutes les trames de son univers particuliers tout en créant une imagerie moderne. Fasciné depuis ses débuts par les troubles de l’adolescence, l’homme avait signé sa Teen Apocalypse Trilogie (Nowhere, Totally F***ed Up et The Doom Generation). Ces trois films s’engouffraient dans un monde urbain (Los Angeles) évanescent et absurde. Après quelques longs peu connus, Araki était revenu sur les écrans avec Mysterious Skin, film plus sombre où les maux de l’adolescence rencontraient le drame d’un traumatisme enfoui lié à un pédophile. Curieux, Mysterious Skin réussissait à éviter l’écueil sur le thème de la pédophilie en optant pour un angle volontairement singulier sans perdre de son propre panache. Pour changer d’atmosphère, l’homme est revenu ensuite à de la pure comédie potache avec Smiley Face où le périple drolatique de Jane (Anna Faris, la Cindy des Scarry Movie) qui après avoir mangé les space cakes de son inquiétant colocataire passe la journée à tenter de réparer sa faute. Malgré un univers personnel très particulier et des thèmes forts, Gregg Araki reste confiné le plus souvent à un public d’initiés. Cela pourrait changer avec son Kaboom, un de ses films les plus aboutis sous ses airs de comédie shootée au LSD. 

http://henrysheehan.com/reviews/mno/mysterious-skin.jpgGregg Araki s’amuse à détourner les genres, à exagérer les traits pour saisir derrière la grandiloquence cette incertitude d’une génération, de l’adolescence. Car Kaboom ne parle plus de la génération de Nowhere. Le jeune Smith ne s’amuse plus de la même façon, n’occupe plus son temps comme par le passé, n’a plus les mêmes ambitions et cependant, les mêmes doutes, les mêmes peurs résistent. Cette peur de mourir jeune notamment, de devoir affronter la souffrance à un âge où l’on se sent sujet à tous les possibles. Les extraterrestres ne sont plus la menace latente cette fois-ci (comme c’était le cas dans Nowhere par exemple ou dans Mysterious Skin), la menace est devenue plus concrète, plus prégnante avec cette secte funeste. Smith (Thomas Dekker, le frêle John Connor de la série Terminator), London (Juno Temple vu dans Mr Nobody ou Greenberg) et Stella se perdent dans cette irréalité virtuelle, entre l’impact d’Internet dans leur vie et la réalité du monde. C’est bien parce que la jeunesse moderne est coincée entre une imagerie liée au cinéma, à la musique, aux restes de culture populaire, au numérique, et la brutalité de la société, que les films d’Araki mélangent les références pour brouiller la frontière entre la fiction que chacun aimerait vivre et la réalité. On trouve ainsi des échos à l’univers Lynchien (il n’y a qu’à voir ces fantomatiques serviteurs de la secte), aux films d’horreur en tous genres, aux longs métrages de complot mondial (façon James Bond), aux teenage movies, aux films de série B, saupoudrer de quelques échos christiques. L’histoire n’a ainsi aucune importance, même Araki en a cure au vue de son final génial. Le plaisir qui émane de Kaboom tient à plusieurs choses dont l’assemblage réussit. Il y a d’abord ce cocktail de références plus ou moins subtilement mises en place qui réjouit comme un puzzle dont on serait insatiable et qui nourrirait un suspens de polichinelle. Il y a ensuite ces dialogues ciselés, ces vannes qui fusent, ces petits monologues qui font mouche et dont on se régale. Il y aurait enfin ces personnages à la fois caricaturaux et attachants où l’amoralité l’emporte sur les conventions traditionnelles, notamment en vigueur aux Etats-Unis. Le sexe se dégage chez Araki de tout jugement, il est expérimentation et quête identitaire, affirmation de soir et recherche de délice. Aucun, à l’exception de Stella, n’est ainsi figé dans une posture. Le surfeur qu’on s’imagine gay ne dévie pas, le jeune Smith ouvertement homosexuel au début devient sans catégorisation fixe, la jolie London s’amuse de tout et le garçon qu’elle drague, cette fois-ci ouvertement hétérosexuel, devient soudainement un adepte des parties à trois en forte majorité masculine. http://s.excessif.com/mmdia/i/15/5/kaboom-de-gregg-araki-4566155tglks.jpg?v=1Ce ne sont que des anecdotes chez Araki, comme l’histoire des disparitions, le complot improbable, les fantasmes du jeune Smith. En creux sous l’humour parfois potache, se dessinent les errances, les craintes tant du cinéaste que de la génération dont il tire le portrait. Les rapports conflictuels avec les parents, la tradition, l’autorité, la peur de l’avenir – à ce titre, Kaboom pourrait être l’apogée d’une tétralogie sur l’apocalypse et les jeunes – et de la mort, le devenir adulte, tout ce malaise demeure latent dans Kaboom comme dans tous les films de Araki. Et toujours la fin de l’enfance brisée, des anges déchus, vient animer les parcours initiatiques de ses personnages. Dans Nowhere, l’extraterrestre sème la terreur inconsciente au milieu des fêtes et des folies adolescentes, dans Mysterious Skin, le pédophile détruit les lambeaux d’innocence des deux protagonistes, dans Smiley Face, la société rompt toute tentative d’oisiveté de la malheureuse Jane, dans Kaboom la secte s’en prend à la candeur de Smith.

Smith marche dans un couloir très aseptisé, tout est illuminé d’un blanc incandescent. Le jeune homme marche complètement nu dans cette ambiance ouatée. Il croise du regard ses amis, aperçoit deux femmes inconnues et forcément mystérieuses, se retrouve face à une porte. Il sent qu’il doit l’ouvrir, découvrir ce que contient la porte. Après un temps de suspens, il tourne la poignée, doucement, lentement comme si une boîte de pandore attendait derrière. Et soudain ! Se présente sous ses yeux une poubelle. Voilà le rêve récurent de Smith qui hante le film comme l’annonce d’un événement inattendu. Gregg Araki s’amuse, livre les clefs de son récit tout en parodiant avec respect toutes les petites boites noires du cinéma (de Bunuel à Lynch), car plus qu’une parodie, ce sont des hommages à tous les cinémas qui peuplent son univers que nous lègue Araki comme se plaît aussi à le faire Tarantino dans un style très différent. A cinquante ans passé, Gregg Araki demeure un enfant terrible qui ne révolutionne pas le cinéma, mais qui sait l’employer du mieux possible pour exalter les joies de la pellicule.

 

 


 

 

 

Kaboom, dont le titre timbré et dynamique prend tout son sens dans la dernière séquence,  est un condensé de l’univers Arakien, une boule psychédélique d’énergie, un petit bijoux explosif qui contient tous les éléments pour devenir culte, satisfaire les habitués et convertir les néophytes. Et contrairement aux Space Cakes et autres drogues en circulation libre dans le film, Kaboom n’endommagera pas les neurones.

 

 

Pour approfondir :

 

- Vidéos sur Kaboom

- Critique sur Excessif

- Portrait de Gregg Araki sur Cinedouard

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Cédric 15/01/2011 19:56


La néophyte que je suis est convertie ! ;)