Quintessence lyrique : Poetry de Lee Chang-Dong.

Publié le par PS

L’eau coule. La caméra se fige sur ce plan d’un fleuve puissant mais paisible. Au loin des cris d’enfants, des jeux, dans un mouvement panoramique, voilà que l’image se déplace pour révéler les garçons. Soudain, l’un d’eux se stoppe, regardant atterré le fleuve. Un corps noyé flotte sans remous, celui d’une jeune fille dont on apprendra plus tard qu’elle s’est suicidée après avoir été la victime d’une tournante. La beauté de la nature se confronte dès les premiers instants à la brutalité du monde humain, à sa corruption. La poésie se glisse subtilement dans cette sécheresse d’une imagerie réaliste où la réalisation (plans, mise en scène, absence de musique) maîtrisée mais simple ne s’encombre d’aucune fioriture. Poetry est un film réfléchi et complexe qui demande de s’accrocher, qui se perd aussi parfois dans sa lenteur évasive, une déclaration d’amour à la poésie.

http://s.excessif.com/mmdia/i/34/9/poetry-de-lee-chang-dong-4512349jfijf.jpg?v=1Car Poetry joue dès l’origine un tour dangereux. Son sujet et son récit auraient de quoi plomber tous les espoirs possibles (une grand-mère atteinte d’Alzheimer, un petit fils à charge complice d’une tournante, une corruption inhérente). Sa forme aride et la longueur du film (2h20) auraient de quoi ennuyer. Lee Chang-Dong s’en moque, dans une pleine confiance en son propos et en son travail. Ce qui sauve le film n’est autre que la poésie dans ce qu’elle a de primaire, de brut, de touchant. Au plan fixe initial succéderont des plans sans doute réalisés en steadycam, légèrement tremblants, instables pour signifier la tension continuelle présente dans la vie de Mija, cette grand-mère courage incroyable, ainsi que pour s’approcher de l’intimité des personnages. Le cœur du film étant la poésie et la façon dont on la découvre, Lee Chang-Dong n’avait aucune raison d’ajouter à son récit une mise en scène flamboyante. C’est au spectateur de dénicher la beauté dans chacun des plans, de déceler la véritable poésie inhérente à l’existence. Mija n’y comprend rien, elle, à la poésie. Elle aimerait pouvoir écrire le monde avec ses mots, lutter contre l’oubli qui l’assaille. Lors des cours d’écriture, lors des rendez-vous de l’Association des amis de la poésie, des inconnus se livrent face caméra, lisent leurs poèmes ou content leurs souvenirs, semblent avoir trouvé comment écrire, ce qui émerveille et attriste Mija. Faut-il écrire pour être poète ? semble répéter le film à mesure que cette femme s’attarde sur les petits détails du monde, engrenant des phrases dans sa tête sans les coucher sur le papier. Car au final, malgré tous les malheurs qui s’abattent sur elle, Mija sera la seule à réellement vouloir écrire son poème, l’unique de sa classe à rendre une poésie lors du dernier cours, l’essence lyrique lui permettant ainsi d’affronter sa vie.

http://www.unmauvaisstrip.net/blog/public/films/Poetry.jpegPoetry sublime le quotidien de Mija, force le spectateur à dépasser les apparences pour éprouver lui-même le fourmillement du sol, la brise dans les branches, l’éclat d’une pomme. Il n’y a d’ailleurs aucune musique de fond durant le film, un assèchement des apparences pour laisser la petite musique interne agir, celle que l’on retrouve dans le sourire enfantin de Mija. Cette femme, la poésie personnifiée, est en lutte inconsciemment contre la décrépitude du monde. On la pousse à accepter l’intolérable, le viol de cette jeune fille Agnès, l’achat du silence de sa mère. Durant les soins prodigués à un vieil homme dont elle s’occupe, ce dernier finit par vouloir coucher avec elle, un dernier sursaut de virilité avant de s’éteindre à jamais, sentir la douceur d’une femme, la vie. Mija finira par accepter, tout comme elle finira par rançonner le vieil homme pour payer le silence de l’autre mère. Voilà le cheminement de la poésie moderne, piégée dans un monde qui l’ignore et finit par la détruire comme l’expliquera un poète au milieu du film. Le parcours est délicat, mais l’évasion demeure possible in extremis. Poetry explore ainsi la fébrilité, la fulgurance au sein même de la laideur sans jamais chercher à le montrer de front. Tout se loge dans les non-dits, les silences, les blancs, les absences. Le cinéma de Lee Chang-Dong n’en dit jamais trop, ne cherche pas à justifier, ni à expliquer tous les tenants de ses scènes. Rien n’est ainsi ce qu’il paraît. Le policier poète un brin graveleux que Mija soupçonnait d’être l’image même de la corruption poétique finit par accomplir sa tâche en arrêtant discrètement le petit-fils, la vérité éclatant et la mémoire du fantôme d’Agnès étant honoré. Car Agnès, la malheureuse suicidée initiale dont on oublierait presque l’existence, hante chaque scène de son absence. Elle est cet inter-dit poétique (de ce qui traîne entre les paroles et dont le sens prend alors une profondeur mystique), l’ultime quête de Mija dont le poème lui sera destiné. Tout le film se construit ainsi, comme une ode poétique tant à la poésie elle-même qu’à cette victime absente qui aurait besoin d’une justice pour partir en paix. La conclusion pourra paraître alors triste et magnifique à la fois. Car cette grand-mère accomplit ce pour quoi elle était destinée : sauver la beauté de ce monde, l’innocence lyrique, en sauvant du mieux possible cette jeune fille. Même si cela signifie pour Mija disparaître dans le même temps. La poésie est alors l’unique magie capable de ressusciter un défunt, de donner une voix au temps qui passe, à la mort, à la douleur comme semble le signifier cette mutation dans la voix déclamant la poésie qui se clôt sur les paroles de la jeune Agnès.

Poetry curieusement demeure à part. Tout comme la poésie moderne, sous une apparence parfois rêche et anodine se glisse un miracle de sensibilité et de sens. Il convient de lutter contre une temporalité écrasante, contre l’ennui de prime abord pour découvrir dans sa rondeur générale l’enchantement fabuleux d’un univers que seul le cinéma sait retranscrire et ranimer.

 


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mimylasouris 09/09/2010 15:23


Encore un film sur le cinéma, peut-être, mais enfin un blog qui ne se contente pas de "pitch" ou d'"avis" négligeables. J'aime beaucoup sur ce que vous dites sur Agnès comme inter-dit poétique, et
Mija qui sauve la beauté du monde, très juste et sensible. Il y a ceci de formidable avec ce film pourtant si peu disert, c'est que, chaque fois qu'on le raconte, on en donne nécessairement une
nouvelle lecture...