Réalisateur : Faiseur de choix

Publié le par ES

Tout réalisateur n’a d’autre obligation que de faire des choix. Vaste programme sans nouveauté puisque le choix est inhérent à tout acte artistique (voire à tout acte simplement), mais qu’il convient de rappeler en guise de retour sur quelques films de février et mars. Il ne s’agit pas uniquement du choix précis d’un angle, d’une position de caméra, il s’agit aussi du choix d’une histoire, d’un acteur, d’une façon de filmer. Toute la difficulté pour un réalisateur pourrait tenir à ces deux choses banales, mais délicates : choisir (et si possible faire le bon choix qui conviendra le mieux à son œuvre) et se tenir à ce choix (le mener à terme, l’accomplir).

sherlock-holmes-poster1.jpgGuy Ritchie opte pour l’adaptation de Sherlock Holmes. Choix périlleux a priori puisqu’il touche à un personnage mythique, déjà adapté plusieurs fois, choix cependant soutenu par un fort budget et un casting aguicheur. Guy Ritchie a réussi à ne pas perdre entièrement sa patte dans ce blockbuster d’ouverture. Les séquences d’action en deux temps, présentant la logique du combat au ralenti avant de la faire visualiser, sont une jolie trouvaille. Pourtant, le choix d’un scénario tarabiscoté et pas toujours cohérent, d’une photographie assez banale façon « film gros budget estival » combinée à des effets spéciaux ternes, ce choix-là plombe l’attirance initiale. L’humour un peu classique (le Sherlock Holmes de Downey Junior, dans son excentricité peut faire penser au Jack Sparrow de Deep), les thèmes courants (spiritisme compris) semblent témoigner davantage d’un choix de production que d’une aventure artistique. Ce Sherlock Holmes 2010, premier du nom, offre tout ce que le spectateur peut attendre actuellement, sans prise de risque et sans originalité. Premier du nom car, et c’est peut-être le point le plus positif de cet opus, le récit distille peu à peu l’apparition de l’ennemi absolu de Holmes (Moriarty), ouvrant ainsi sur une suite plus que probable. Reste de cette tentative méritoire un bon duo qui fait partiellement oublier la trame parfois maladroite et les longueurs.

19222084.jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20100108_023815.jpgD’autres ont fait le choix de passer derrière la caméra. Premier film expiatoire pour Lebanon,Single Man, revenant sur un passage de la Guerre au Liban, premier film exploratoire pour Single Man. Après plusieurs longs métrages réalisés par des vétérans, Lebanon devait se démarquer et trouver une façon nouvelle de faire ressentir l’angoisse de la guerre. Traçant une parallèle entre l’angoisse claustrophobe de vivre le monde depuis l’intérieur d’un tank et la peur suffocante de la guerre, Samuel Maoz et Maor Shmulik s’en sortent plutôt bien dans l’expérience de filmer une heure trente d’un voyage infernale sans  quitter le compartiment du tank. Le choix original permet de tresser une seconde parallèle dans la première partie du film. Le jeune personnage de Shmulik doit affronter la mort en la donnant. Devenu le tireur du tank, c’est à lui qu’incombe le devoir de tirer sur les diverses cibles, au risque de tuer des innocents. Ce malaise s’intègre parfaitement avec le suffocant intérieur du véhicule et la pression de ses compatriotes. Voir le monde par la lunette du tank, descendre des personnes par l’intermédiaire de l’objectif. Et évidemment cet objectif n’est pas sans rappeler celui d’une caméra. Les premières séquences présentent ainsi l’effet du cinéma, qui établit une frontière, un rempart contre l’horreur tout en permettant de la révéler. Si Shmulik (personnage et réalisateur) ne sombre pas dans l’atrocité et la folie, c’est aussi parce qu’il vit cet enfer à travers une lucarne. La mesure de la distance vient contrebalancer l’atrocité du présent. Lebanon s’ouvre durant cette première partie sur un cinéma de guerre prenant. Hélas, Samuel Maoz choisit d’ajouter une sorte d’histoire pour construire un suspens et brise l’intérêt réflexif initial sur la guerre. Le film finit par s’embourber quelque peu dans cet épisode aventureux, empêchant Lebanon de se hisser au-dessus des autres essais sur la guerre. Colin+Firth+Set+Single+Man+5nu23gqVLC5lDans un style complètement différent, A Single Man autre premier film se démarquant, adapte un roman de Irshwood. Aux commandes, Tom Ford, grand manitou de la mode qui a dû en avoir marre et voulut s’essayer à un autre mode artistique. Un homme, dont le compagnon vient de mourir dans un accident de voiture, ne veut plus continuer sa vie et décide de se suicider, le film suivant la dernière journée du malheureux. Croisant une bonne amie, un étudiant, un inconnu, George retrouve d’ultimes souvenirs. Tom Ford devait être comme un gamin gâté, malgré les difficultés financières pour monter son film, il a sans aucun doute choisi de mettre tout ce qu’il aimait dans ce film sans écouter les conseils alentours (si tant est qu’il y ait eu des conseils). Très stylisé, mais peut-être pas suffisamment pour véritablement l’emporter, A Single Man ranime l’esprit d’In The Mood For Love, l’ambiance de The Hours (qui suivait trois personnages sur une journée), utilise le travail sur la couleur, le montage pour augmenter le symbolisme du film (à chaque bribes de vie, la photographie prend des teintes plus chaudes), mais Tom Ford a voulu mettre ce qu’il aimait sans créer véritablement sur le plan formel. Pour interprètes, le réalisateur s’entoure de l’incroyable Colin Firth, capable à la fois de retenue et de puissance, de Julian Moore, omniprésente au cinéma qui construit un personnage sensuel courrant après la joie de vivre, et du jeune et ambigu Nicholas Hoult. Tom Ford offre à son film une certaine dynamique, un esthétisme plus simple dans la dernière partie, une fois qu’il se débarrasse de ses envies visuels. Douloureux premiers films, passionnantes aventures dont les choix sont souvent sans commune mesure : se démarquer pour exister, ne pas flancher pour pouvoir continuer de filmer et avoir le droit de se lancer dans un second long métrage.

fantastic-mr-fox.pngLe choix de l’adaptation a aussi caractérisé les nouveaux films de trois Grands du Cinéma International. Roald Dahl (Mr Fox), Robert Harris (L’homme de l’ombre), Denis Lehane ont trouvé écho dans l’imaginaire de Anderson, Polanski et Scorsese. Tout l’intérêt de citer ces trois films (Fantastic Mr Fox, Ghost Writter et Shutter Island) tient dans une comparaison formelle simpliste. Wes Anderson se lance dans l’animation traditionnelle, Polanski dans la mise en scène classique et Scorsese dans l’exubérance visuelle. D’un côté un Renard (George Clooney) tente de concilier la vie de famille et l’envie d’aventure, de l’autre un Flic débarque sur une île pour tenter d’élucider une évasion mystérieuse, entre les deux un jeune écrivain reprend le manuscrit de la biographie d’un politicien pour découvrir peu à peu des zones d’ombres. Ces trois exemples affirment immédiatement qu’un livre peut être adapté (et bien adapté) de bien des manières. Mr Fox, s’il peut paraître assez facile, est d’une certaine manière l’un des films les plus accessibles d’Anderson par un rythme dans la narration très abouti. Là où Darjeling Limited pouvait stagner par moment, laisser perplexe tout en construisant un parcours initiatique dépaysant, Mr Fox ne s’égare jamais, trop de péripéties, de personnages, d’envies visuels. Wes Anderson adapte un livre pour enfant, qui plus est en pâte à modeler, et ne perd pourtant pas une miette de ses thématiques et de son univers. Tout bonnement jouissif, ce Mr Fox prouve que l’animation (après le génial Mary et Max) offre une gamme tout aussi savoureuse que le film traditionnel dans les effets et les émotions. Pour ne citer qu’une scène, là où toutes sont agréables à suivre, revenons sur cette séquence où le Renard en pleine résistance contre trois fermiers qui tentent à tout prix de le tuer et de déloger sa famille, réussit à dévaliser les trois fermes. Une chanson raconte les faits, entraînante, dans des airs de country enfantine, soudain le personnage qui chante à la guitare apparaît autour d’un feu de bois, puis le vilain fermier surgit et fait taire le chanteur. La scène racontait n’a que peu d’attrait, mais l’humour d’Anderson tient dans cette façon de ne jamais être où l’attend. Se moquant de ces chansons pour dessins animés, Anderson construit en même temps le portrait du Renard et use via le procédé de la chanson d’une ellipse pour casser le rythme de son histoire. Choix réussi pour Anderson qui reconquiert les perplexes de son Darjeling Limited.
ashecliffeleo.jpgDans des styles plus proches, Polanski et Scorsese s’intéressent à la mise en scène d’un thriller. La comparaison entre les deux films a largement été établie et il ne servirait à rien de revenir dessus. L’un opte pour un thriller psychologique, met en scène son chouchou du moment (DiCaprio), fait appelle à tout ce qui lui semble bon dans les visuels cinématographiques de genre (les cauchemars, la prison, la guerre, l’île mystérieuse…) et se plaît à aller dans l’excès d’effet scénique pour servir son personnage (tout l’île devenant la psyché du héros). Si Shutter Island peut être déconcertant (décevant aussi) c’est parce que ce choix de la surabondance ne parvient pas à créer une réelle pâte d’auteur. Protéiforme, n’ayant pour unique liant que le personnage, Shutter Island hésite ingénieusement entre le polar, la folie, le complot et feint de ne pas choisir. Chaque plan peut être assez rapidement analysé à l’aune du rebondissement final, pas si rebondi… et Scorsese peut ainsi se vanter de montrer une nouvelle fois combien il maîtrise la mise en scène et la réalisation, sauf qu’à force de vouloir le montrer, la tentative en devient déplaisante à l’image de la dernière séquence volontairement ambigüe pour ne pas « simplement » livrer une solution finalement déjà vue. ghostwriterposter.jpgPolanski de son côté n’évite pas quelques effets et des passages convenus, mais maîtrise sobrement sa mise en scène, sans en faire trop. Qu’il puisse appuyer parfois un peu lourdement sur l’absurde de l’histoire (voir les séquences où le jardinier balaye le sable et le foin sur une terrasse où le vent ne cesse d’amener du sable), ne l’empêche pas de balader son spectateur dans l’enquête du jeune écrivain. Classique, cette histoire de manipulation ? Possible, mais tout comme Evan Mc Gregor en nègre penaud et dépassé par les évènements, le spectateur se surprend à être surpris, à découvrir la vérité finale alors qu’il s’en doutait depuis le milieu du film, avec une sorte de joie enfantine. Ghost Writter est jubilatoire dans son commencement et sa fin parce que Polanski ne se dépare pas d’un humour assassin (et c’est le cas de le dire), et qu’il joue avec le genre du thriller tout en conservant une belle unité dans sa réalisation. Mais chaque spectateur pourra se décider et préférer la manière Hollywoodienne d’un Scorsese ou la façon « Européenne » d’un Polanski, ou aimer les deux.

white_material_isabelle_huppert.jpgAh ce choix, ce fichu choix qui peut à tout moment placer un film dans un état de grâce sublime, comme ces scènes en présence de Mo’nique puissante et inconstante dans Precious, ou faire sombrer un long métrage pourtant parfois singulier et attirant dans sa forme en un récit fatiguant dans White Material par le choix de son actrice principale (Isabelle Hupert, rejouant à nouveau le même rôle déjà interprété dix fois…). Ce choix pousse certains  réalisateurs à abandonner leur genre habituel pour se tourner vers l’inconnu au risque de ne plus faire aussi bien, aussi intéressant. soul_kitchen_plakat1-500x706.jpgSoul Kitchen (Fatih Akin) pourrait appartenir à ce genre de choix, sympathique, mais peu exigeant et sans nouveauté, sauvé par une musique entraînante et quelques personnages attachants (dont un cuistot déjanté et un vieux loup de mer improbable). Avancer sans oublier le passé, évoluer tout en demeurant dans la continuité, voilà ce qui anime toute décision et l’aventure du choix prend son sens dans l’incertitude constante qui demeure, dans cette impossibilité de savoir si l’on fait le bon choix. C’est pour ça qu’on aime l’art et qu’on retourne au cinéma Même quand un film nous déçoit, on espère que le choix suivant sera meilleur.
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