Red Riding Trilogy, ou l'expérience du polar.

Publié le par ES


« Ici c’est le nord, et on fait ce qu’on veut » lance un policier, l’air narquois et mauvais. Le nord, en l’occurrence le Yorkshire, devient le lieu où se met en place une ambiance sombre, poisseuse, teintée de quelques touches d’espoir qui le plus souvent sont dévastées bien rapidement. Deux flics tabassent quasiment à mort un jeune reporter, des hommes influents s’offrent le luxe de se payer de jeunes hommes voire des enfants, de camoufler des crimes derrière les crimes de désaxés, d’utiliser des personnes intellectuellement limitées et faibles pour les charger de toutes sortes de délits : Bienvenue dans le Yorkshire, avec un film anti carte postale qui sent bon le polar dans une tradition épurée du film noir.

A l’origine de ce projet de trilogie, une chaîne de télévision, comme quoi le nouveau système économique de production des films n’a pas toujours que du mauvais. Chanel 4 avait en effet passé commande de l’adaptation de la tétralogie (réduite à trois films malheureusement) d’un des maîtres du roman noir britannique, David Peace, a diffusé en Angleterre la « série » à la télévision, mais a décidé de l’exporter dans les salles à l’international, au bonheur du spectateur. Pour casting : trois réalisateurs quasi inconnus (Julian Jarrold, James Marsh et Anand Tucker) qui se sont pliés aux demandes de la chaîne, tout en apportant à chaque épisode leur propre sensibilité, et un scénariste de talent, cette fois plus renommé, en la personne de Tony Grisoni qui signe les trois films pour une plus grande cohérence et à qui l’on doit notamment les scénarios de Tideland et des Frères Grimm (d’un certain Terry Gilliam).
 
Lors de la sortie, très réduite et hélas peu remarquée, de ces trois films, pas mal de journalistes ont expliqué qu'on pouvait voir un des films séparément des autres sans en pâtir. Voilà qui prouve que certains journalistes ne se sont pas donnés la peine de voir les trois opus. Car s'il est vrai que le premier se regarde sans soucis, le second et le trois avec plaisir, même sans avoir vu les précédents, il est indéniable que la puissance du film, les ramifications, les échos et résonances entre chaque long métrage ne peuvent se percevoir qu'à l'aune des trois films.
 
En trois volets, la trilogie offre pratiquement une radiographie du genre film noir dans ce qu'il a de plus magnifique. Les trois héros successifs ne se ressemblent jamais, bien qu'ils soient tous contraints de lutter contre le pouvoir corrompu. Dans Red Riding 1974, le "détective" prend les traits d'un jeune journaliste revenu dans sa contrée et qui compte bien se faire une place en dénichant l'histoire parfaite. Fonceur, frimeur, et donc maladroit, ce gamin finit par découvrir une réalité sombre qui le heurte, le change et finit par le détruire (à noter que Andrew Garfield endosse ce rôle, après avoir joué dans L'imaginarium du Docteur Parnassus et avoir eu le premier rôle du très beau Boy A, l'installant par la même occasion dans la case des jeunes comédiens à suivre). Le second "détective", plus âgé, est un policier qui lui aussi revient dans la contrée pour mener une enquête. Fort, séduisant, intègre, l'homme n'est pas aimé puisqu'il enquête sur les autres policiers et finit lui aussi par démêler le faux du vrai pour son plus grand malheur. Reste le dernier détective, le looser parfait, avocat sans vrai boulot, gros, seul, se foutant de tout, qui se voit forcé de reprendre une affaire et s'embourbe dans le merdier de la corruption. Trois personnages bien différents, possédant un passé lourd, lié à la région des crimes, et tentant in extremis de trouver une sorte de rédemption.
 
Autour de ces anti héros réussis par la profondeur qui les habite grâce à des récits de vie tortueux et sombres gravitent des personnages secondaires fascinants dont quelques uns reviennent d'un film à l'autre, comme des fils rouges tissant une maille policière asphyxiante. Parmi ces figures, trois (masculines) se détachent et hantent l'histoire. Il y a tout d'abord ce flic pourri (qui pourrait être mis en parallèle avec un homme d'affaire véreux) violent, méchant, physiquement repoussant ; il y a ce pasteur ouvrier qui apparaît à la fois comme un combattant, un homme de bien et qui se révèle peu à peu empli d'énigmes et d'horreurs, et il y a enfin ce jeune ado, homosexuel, prostitué, pris dans la tourmente. Enigmatique, chaque personnage vient apporter une pierre à l'édifice, livrant peu à peu de quoi percer le voile qui traîne sur la province. Et parce que le scénario pouvait se permettre de s'étirer sur environ 5 heures trente de film, l'intrigue prend son temps, s'enroule avant d'exploser peu à peu, intégrant à nouveau tous les éléments traditionnels et essentiels d’un bon polar.
 
Côté réalisation, le travail épuré vient renforcer la puissance du récit. Chaque réalisateur oeuvre à sa manière (il n'y a qu'à voir la façon dont chacun emploie les flash-back) sans jamais tomber, malgré parfois quelques maladresses, dans un univers de série télé ou dans celui d'un thriller policier. Le premier utilise des images esthétiquement très belles, comme ces plans de ciel ou de paysages, ces détails d'objets qui reviennent de façon régulières, créant un rythme, ouvrant de fausses pistes et mettant en valeur les personnages. Le second emploie une réalisation plus dynamique, utilisant de fausses images d'archives, images ressemblant à des films amateurs. Le dernier intègre des séquences pratiquement oniriques. Malgré l'ambiance poisseuse, les séquences sont très souvent magnifiées, ni trop lourdes, ni trop simplifiées.
 
Délicat d'aborder tous les aspects de ces films tant ils foisonnent d'éléments, souvent classiques, mais qui mis bout à bout en font une sorte de mini glossaire du film de genre. Parmi quelques scènes très réussies (chaque final notamment) citons la fin du premier opus. Le héros, après avoir fait sa justice personnelle, fonce sur une route de campagne, bien amoché, de nuit, éclairé par une lune blafarde. On imagine ce héros fuyant, roulant vers un avenir meilleur quand soudain, l’homme fait demi tour et fonce sans hésitation sur les voitures de police qui le suivaient. L’image se fige, dans un éclairage intense, laissant présager ce qu’il va advenir sans avoir besoin de montrer la scène d’accident ou de s’appesantir sur les conséquences de sa décision. On ne ressort jamais de la contrée, trop corrompu pour pouvoir trouver ailleurs un échappatoire. On pourrait aussi citer ces scènes d’interrogatoires qui virent à la torture, filmées sans concession, sans effet parasite, juste une violence subie et choquante qui offre un moyen de dénoncer des pratiques pas si anciennes. Car le dernier point fort de cet ouvrage réside dans la mise en scène d’une histoire anglaise pas franchement glamour. En employant des éléments réels pour développer l’intrigue, les réalisateurs inscrivent ainsi la fiction dans un pays à la dérive, sans pour autant se perde dans des comparaisons trop appuyées. Trois films, une œuvre : plusieurs lectures possibles et l’envie en arrivant au bout de replonger dans cet univers entêtant (pourquoi pas en allant ouvrir les autres livres de David Peace).

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