Serious directors for A serious man

Publié le par ES

Larry aide son frère Arthur à monter dans le canoë. Le frère un peu décalé, malade mais talentueux (Richard Kind connu surtout pour son rôle dans les séries comme Spin City) a enfin décidé de vivre de son propre chef et part pour le Canada. Adieux déchirants et plein d’espoir. Arthur donne un coup de pagaye. Soudain, un tir de carabine retentit, la tête du pauvre Arthur explose sous le regard de Larry. La caméra fait un contre champ sur le chasseur, en compagnie de son fils, qui n’est autre que le voisin de Larry. Et l’homme de se réveiller de son cauchemar et de se retrouver sain et sauf dans sa minable chambre de motel, aux côtés de son frère qui restera définitivement un looser attendrissant. Sur le papier, décrire une telle scène peut paraître horrible, à l’écran, amenée avec brio, on ne peut que rire. Rire car nous sommes déjà dans la deuxième partie du film, que nous connaissons les personnages et l’histoire, et que la succession de malheurs finit par titiller d’une manière acerbe nos zygomatiques. Bienvenu dans le nouveau bébé des Frères Cohen, A Serious Man.

A-Serious-Man-Poster-Usa-01_mid.jpgEn vingt ans, les deux frères ont trouvé un équilibre entre tragédie et comédie. La patte Cohen tient à ce ton un brin cynique qui affleure dans chacun de leurs films. Ni jamais complètement drôle, ni jamais totalement triste, chacune de leurs histoires parvient à tirer des passages les plus cruels une touche d’ironie humoristique. Quand sort Fargo en 1996, le récit d’un mari endetté qui échafaude un plan pour kidnapper sa propre femme afin d’en tirer une rançon, les thématiques principales sont déjà émergentes : la violence des rapports humains, la quête d’intégrité dans un monde corrompu, l’aspiration à une certaine originalité ou encore les coups hasardeux et capricieux du sort (qui confirme les deux frères dans une culture juive, proche en soi d’un Woodie Allen, où l’on sent l’humour face à un dieu qui paraît le plus souvent espiègle). The Big Lebowski poursuivait le goût pour les personnages ordinaires hors norme et les péripéties à foison nées en apparence d’un fait banal. O’Brother présentait un autre attrait des Cohen pour les ambiances décalées, d’un autre temps, d’un autre espace et leur ambition d’adapter des histoires qui leur tiennent à cœur (ici la libre adaptation de l’Odyssée). The Barber continuait cette exploration des univers à part entière. Et puis, Intolérable cruauté, comme une pause dans leur filmographie, revenait à une comédie bon enfant plus basique, mais convenablement menée. Ladykillers l’année suivante restait dans le domaine de la comédie, mais dans une ambiance old fashion plus envoûtante. Et puis, après trois années, les deux compères livrèrent No country for old men (adapté d’un roman de Mac Carthy) rupture dans leur filmographie par la violence et la gravité du propos, sans toutefois délaisser leurs touches d’humour. Après un film empli de tensions, il était normal qu’ils s’offrent une petite partie de rigolade dans le sympathique Burn After Reading, film moyen rehaussé par une brochette d’acteurs stars. Avec A serious man, les Cohen renouent avec leur grand cinéma mêlant drame et humour.

Que retrouve-t-on dans ce nouvel opus ? Une adaptation libre d’un récit mythique (le livre de Job), des péripéties qui s’enchaînent sans fin, des rapports humains parfois violents, un héros banal et hors norme par sa volonté d’être un Serious Man (cet homme juif droit et intègre), l’acharnement du sort, un humour parfois cruel. Pas de doute, nous sommes bien dans l’univers des frères Cohen. Larry est un homme paisible, professeur de physique sur le point d’être titularisé, juif attentif, père de deux enfants dont un fils sur le point de faire sa Bar Mitzvah, dans un tranquille quartier résidentiel. Sauf que subitement la vie de Larry semble nettement moins réussie. Son frère malade vit dans sa maison, ses gamins adolescents ne font guère attention à lui (rappelant d’une certaine manière le dernier film de Deny Arcand, L’âge des ténèbres), sa femme lui annonce son intention de divorcer, son voisin tente de l’arnaquer en récupérant une partie de son terrain, un étudiant le harcèle pour lui avoir mis une mauvaise note, et les problèmes s’accumulent avec bon train. Larry, en figure biblique, encaisse et demeure le plus optimiste possible sans comprendre pourquoi tout cela lui arrive, du haut de sa logique de professeur.



Alors qu’ils prenaient depuis quelques films des acteurs vedettes, les frangins ont fait le pari de mettre dans des premiers rôles des comédiens moins connus (Michael Stuhlbarg dans le rôle de Larry Gopnik). Aucune tête d’affiche pour attirer le chaland, mais une des meilleures bandes annonces de l’année. A serious man débute par un conte, une histoire populaire, celui d’un homme invitant un énigmatique vieillard censé être mort depuis des années à souper chez lui après que ce dernier l’a aidé sur le bord de la route. Sa femme n’y croit pas, elle est sûre qu’il s’agit du diable. Le mari se retrouve confronté entre la foi de son épouse, sa logique et les incitations de l’hôte. Pour finir, la femme plante son couteau de cuisine dans le vieillard, qui après un temps d’incertitude, se met à saigner et s’en va mourir dehors. Ce petit conte, reprenant les histoires polonaises mais totalement inventé par les frères Cohen, avait pour but de plonger le spectateur dans l’ambiance du film (A noter qu’ils sont coutumiers de cette forme comme le montre No country for Old Men où Tommy Lee Jones met en métaphore le cœur de l’histoire à travers ses rêves). On comprend certains liens, pas tout et il ne faut pas chercher à décortiquer la totalité de ce petit conte dont le but n’est que d’annoncer l’affrontement entre deux mondes et le sadisme des réalisateurs.

A_Serious_Man.JPGSadiques, les deux compères le sont et ne s’en cachent pas (cf L’interview du dossier de presse). Job était du pain béni pour ces amoureux de la torture morale. Car Larry s’efforce malgré tout de comprendre, comprendre pourquoi lui, pourquoi maintenant, pourquoi cela, lui qui se voit comme un homme simple, mais droit et honnête. Dans le livre de Job, le malheureux, objet d’un duel entre Dieu et le Diable pour voir combien l’homme est prêt à endurer grâce à sa foi, finit par se plaindre, par vouloir se rebeller, jusqu’à ce que Dieu n’intervienne et ne récompense Job pour sa persévérance. Ici, Larry geint, ne se rebelle jamais et ne sera jamais récompensé. Et le spectateur de vouloir lui aussi comprendre pourquoi, sans jamais pouvoir tout à fait démêler les coups du sort. Car les dieux Cohen ne sont pas juste cruels, ils sont aussi joueurs. Au lieu de tisser une pente raide, ils établissent un chemin vallonné. Quand Larry est au bout du rouleau, quand avec espoir il parle au rabbin, ces derniers l’enfouissent davantage dans les méandres de l’incompréhension. Quand il n’attend plus rien, le sort se retourne (sa voisine sexy avec qui il passe un bon moment, l’amant qui meurt dans un accident de voiture, même la Bar Mitzvah et la titularisation viennent créer l’illusion d’un « mieux » dans sa vie). Sans dévoiler la fin du récit, brutale et excellente, le spectateur sort du film sans savoir où se positionner, sans cerner véritablement la volonté et le sacrosaint « message » de l’artiste. Tout le talent des Cohen réside dans ce sentiment conclusif. Alors qu’ils s’écartent et adaptent librement le livre de Job, ils captent l’essence du malaise de Job, cette ignorance face au plan divin, face à un sort qui semble sans logique.

Cette adaptation et actualisation du mythe de Job comme point de départ trouve son incarnation dans l’American Way of life des années 60-70. Qu’il y ait une part autobiographique dans les éléments présentés, les frères ne s’en cachent pas, mais cela n’a pas grand intérêt pour la réussite du film. Il faut avouer un point essentiel, l’adaptation est fidèle dans sa forme et dans son mode répétitif qui tourne à vide. Les soucis se succèdent, s’accumulent, d’une façon quasi routinière. Cela peut donner une impression de lassitude, d’ennui de la part du spectateur, cela sert aussi à construire un sentiment d’impuissance et de révolte face à quelque chose qui ne s’arrête jamais. Le génie des frères Cohen vient de cette nouvelle mise en contexte d’un texte fondateur. Larry leur permet de servir d’exutoire et de porte-parole d’une humanité surprise par la souffrance du monde. Ce double sens trouve son achèvement dans la scène finale, d’un côté interprétable comme un revers sardonique après une tentative d’espoir, de l’autre un rappel des désastres climatiques de ces dernières années (reliant nos personnages à la condition humain contemporaine). A serious man ne s’arrête pas là. Derrière les faux semblants se révèle une critique d’un certain modèle religieux « aveugle ». Certes tout n’est pas forcément appréciable sans avoir une culture juive (à l’exemple du conte initial en yiddish), mais le constat aurait pu être semblable dans n’importe quelle autre religion (l’humour en moins peut-être). A serious man, film humaniste ? Film du moins qui à travers la galerie de portraits rencontrés donne un regard narquois sur les travers de chacun (jusqu’au camarade du fils de Larry qui ne cesse de répéter « fuck » à longueur de phrase).

623edb761795fa57_a-serious-man.jpgA serious man conforte pour finir les frères Cohen comme de grands cinéastes. Le choix d’une photographie aux couleurs filtrées sert avant tout de rappel. Tout n’est que fiction dans le film, chaque plan par cet éclairage particulier n’a pas pour but d’être « réaliste » (de faire vrai) mais d’être significatif. Nombre de plans nous montrent Larry acculé, piégé, bien petit face à une immensité qui le cerne tel ce plan où l’homme se trouve devant un immense tableau de cours plein d’écritures ou lorsque l’amant veut discuter avec lui, imposant son ombre et sa corpulence sur toute l’image, noyant Larry derrière lui (le tout renforcé par des plongées et contre plongées). Quand à l’inverse, dans une contre plongée, Larry conquérant se détache sur le ciel bleu, c’est en réalité pour mieux nous rappeler qu’il a grimpé sur son toit pour bouger l’antenne de la télévision, sur les demandes de son fils, témoignant de la sorte son incapacité à prendre le contrôle de sa propre existence. Autre exemple intéressant, le passage de l’accident met en parallèle en réalité deux accidents, celui de Larry (songeur qui rentre malencontreusement et sans gravité dans une voiture) et celui de l’amant qui n’a pas autant de chance. Le montage crée une tension, il permet aussi de réunir les deux personnages dans une même dynamique (l’accident de l’un pouvant signifier la mort de l’autre dans tous les cas). Si A Serious man peut déstabiliser, il n’en demeure pas moins un film aux entrées multiples, plus fin qu’il n’y paraît, confirmant ainsi le talent du duo Cohen. A voir donc, mais plus encore à revoir.

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