Street Art et cinéma, la reconnaissance par l’image : Wholetrain / les Chats persans.

Publié le par ES

A quel stade ce qui ne paraissait être qu’un acte de rébellion, qu’un nouveau mode d’expression pour se libérer des carcans devient-il un art ? Ce fameux street art (au sens large du terme) appartient communément aux gens de la rue, à ceux qui n’ont pas forcément les moyens ou l’envie d’accéder à la culture pré établie, à ceux qui choisissent de tracer leur propre voie. Le soucis pour ces formes d’expressions censés être libérées des conventions demeure qu’elles sont prises entre deux tensions. D’un côté, beaucoup refusent de les considérer comme de l’art, de l’autre quelques excentriques encouragent les nouvelles tendances jusqu’à attirer les financiers et les acheteurs.

Il n’est pas question de refaire le marché de l’art en trois lignes, mais notons que Wholetrain et Les Chats persans abordent à leur manière une plongée dans ce Street art. L’un suit le quotidien d’un gang de taggers allemands qui tente de réaliser un graff sur l’ensemble d’un train. Le second nous entraîne en Iran, dans le milieu underground des groupes indé rock, un couple essaye de vivre de sa passion dans un univers bridé. Deux modes d’expressions bien différents qui témoignent d’un signe de rébellion dans une société où le pouvoir policier se révèle comme omniprésent.

Bahman Ghobadi, dont Les chats persans constitue son cinquième film, poursuit l’exploration de thèmes qui lui sont chers (notamment la musique) à travers des histoires prenant place dans son pays. Entre fiction et réalité, l’homme tente de montrer comment vit au quotidien une population ballottée par les tensions géopolitiques, un pouvoir autoritaire et des conditions déplorables. L’histoire des Chats persans est simple. Deux jeunes gens transgressifs dans un pays où les groupes underground sont pourchassés, comme représentation d’une résistance au pouvoir, s’efforcent de vivre coûte que coûte leur passion. Prêts à tout, ils essayent de partir pour aller jouer en Europe, mais le parcours n’est pas aisé. Il faut sans cesse échapper aux policiers, aux entourloupes, convaincre des proches de s’embarquer dans leur aventure. La narration alterne, d’une façon classique, entre des victoires et des échecs dans un crescendo qui se conclura dans la douleur, puisqu’il n’y a jamais de retour en arrière.

Florian Gaag de son côté réalise son premier film, Wholetrain, et aborde un sujet similaire. Quatre jeunes graffeurs, dans une ville allemande quelconque, ne vivent que pour leurs dessins, leurs graffs. Les murs ne suffisant plus, ils décident de s’attaquer aux trains urbains, mais la chose n’est pas aisée, puisque la police veille, notamment sur l’un des jeunes arrêté récemment et en conditionnelle. Chacun hésite face aux risques, mais lorsqu’un nouveau gang les provoque, tout doute s’efface. Issus de milieux différents (un dont le père américain s’en est retourné vivre aux Etats-Unis, affronte sans en prendre la responsabilité sa nouvelle paternité, ou encore le plus jeune venant d’une bonne famille allemande qui défie l’autorité parentale), les quatre sont réunis par un besoin artistique et la montée d’adrénaline qui va avec l’aspect illégal de leur mode d’expression. Tout comme pour les Chats persans, la trame narrative oscille et va croissante avec une tragédie en guise de finale.

Si l’on peut reprocher cette simplicité dans l’histoire, les acteurs et certaines bonnes idées viennent empêcher tout ennui. Dans les deux cas, on suit avec avidité et anxiété les errances de cette jeunesse qui essaye d’exister. Et pour davantage embarquer le spectateur dans ces univers, les deux réalisateurs optent pour un mode très réaliste, proche du documentaire chez l’Iranien. Caméra à l’épaule, des plans séquences pouvant être assez longs, un travail pour toucher au plus près des émotions des personnages. Il faut pourtant avouer que d’une certaine manière, le jeune allemand , du haut de son premier film, l’emporte dans la mise en scène. Peut-être plus classique, ses études de cinéma n’étant pas très loin derrière lui, Florian Gaag soigne sa photographie et ne cherche pas à en faire trop. A l’inverse, Bahman Ghobadi démultiplie les effets : entre une réalisation proche du documentaire (renforcée par les conditions de tournage dangereuses), des séquences visant le film intimiste et des passages proche du clip vidéo, l’homme finit par perdre un peu de son souffle. Reste de très belles scènes de concert, comme la scène d'un concert joué en comité réduit dans un bâtiment désaffecté, éclairé à la bougie. Car tout le soucis des Chats persans tient à cette réalisation quelque peu maladroite (bien qu’on puisse justifier les modes clips en rapport avec la musique jouée) qui tente d’effacer les faiblesses par sa bande son. Les critiques ont d’ailleurs davantage loué le film pour les conditions de tournage (rappelons que Ghobadi à son retour de Cannes a quand même été emprisonné un temps, témoignant ainsi de la cohérence même de son long métrage) que pour ses qualités intrinsèques. A l’inverse Wholetrain réussit le tour de force de nous faire ressentir l’isolement des quatre jeunes, la tension d’une sorte d’oppression policière, quand bien même l’histoire prend place dans un pays démocratique et libre.

Les_chats_persans_300.jpgChez Ghobadi cette tension s’exprime avant tout dans les passages de la vie quotidienne. Le couple conduit paisiblement, jouant avec leur chien quand la police les arrête et menace de les emprisonner s’ils ne leurs laissent pas le chien sous prétexte qu’il n’a pas ses vaccins. Violence de la scène pour un fait anodin, Ghobadi use par exemple du hors champ pour signifier le choc. Les Chats Persans forme ainsi un film intéressant, mais qui peine à s’affirmer comme un métrage majeur, alors même que son sujet donnait matière à une plongée passionnante dans un milieu peu connu et devenait le symbole de la révolte.

wholetrain-film-cover.jpgDe son côté Wholetrain aurait pu être un grand film, mais cette fois c’est par son scénario, parfois trop balisé malgrè une certaine justesse, que le long métrage pêche. Reste de très beaux moments comme ces silhouettes qui se déchirent sur les crépuscules de la ville. Le grand talent de Florian Gaag apparaît dans la création d’une ambiance à fleur de peau, où à chaque instant on ressent la crainte de voir apparaître un policier (notamment dans les scènes de graff). Florian Gaag s’est investi à fond dans son premier long (tout comme Ghobadi dans le sien) en écrivant le scénario, réalisant et composant même la musique (dont une chanson rapée sur le thème de Wholetrain réussie). A l’écran, force est de constater qu’on ressent cet investissement (sera-t-il capable de réitérer la chose avec son deuxième long ? Affaire à suivre). La rage du premier film opère parfaitement avec la rage de ses personnages, tentant de faire ce qu’ils aiment au péril de leur vie comme nous le montrera la fin. Wholetrain arrive à capter l'univers des graffeurs, tant dans le fond que dans la forme rendant de la sorte le film plutôt convaincant.

C’est tout le paradoxe de cette comparaison entre Les Chats Persans et Wholetrain. D’une certaine manière, les péripéties en Allemagne semblent plus terribles et angoissantes que celles en Iran. Bien rythmé, peut-être plus académique mais aussi plus sensible, Wholetrain convainc et captive sur toute sa longueur, là où les Chats persans s’essouffle par instants. Ne reste plus qu’à choisir selon l’humeur la musique ou les graffs, le message demeure le même et pousse à la réflexion. Dans les deux cas, l’art l’emporte sur l’arbitraire, signe d’espoir dans un contexte pessimiste, même s’il n’empêche pas les victimes, rendant à chaque fois le film plus réaliste.

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