Sweet Little Lies, les doux mensonges d’une vie sans passion (de Hitoshi Yazaki)

Publié le par PS

Sweet Little Lies, troisième film du Japonais Hitoshi Yazaki après Strawberry Shortcakes et Have a Nice Day jamais sortis en France, s’intéresse aux atermoiements d’un couple Tokyoïte, marié, partageant une vie conjugale sans trouble et sans passion. Lui ramène l’argent à la maison, elle fabrique artistiquement des oursons en peluche. Leur vie de couple semble bien réglée, elle laisse l’homme avoir une pièce où il peut jouer à des jeux vidéos sans être dérangé et quand ils ont besoin de se parler ou quand le dîner est prêt, elle l’appelle sur son portable, d’une pièce à l’autre, pour ne pas avoir à crier, parce que c’est pratique. Trop parfait pour être heureux, le couple vit sans chaleur. Cohabitent ensemble deux solitudes qui ne se croisent jamais. Voilà qu’un jour, elle rencontre un jeune artiste qui la séduit peu à peu, et qu’il croise de son côté une jeune femme avenante. Un double adultère naît sans qu’aucun des deux ne soupçonne l’autre. Ils revivent légèrement, retrouvent un peu de passion, tentent de se rapprocher, mais ne savent pas choisir. Ils seraient bien plus heureux en se séparant pour aller vivre leur idylle, mais aucun ne semble avoir le courage de prendre ce risque, tandis que les deux amants attendent, allant jusqu’à rompre avec leur partenaire pour être libres. 

Sweet Little Lies aurait pu être une énième histoire de couple fêlé, de déchirement par l’adultère ou de reconquête de l’amour, mais le film se dégage de cette voie. Il n’y a tout bonnement pas d’amour, pas de réelle passion, juste ce besoin de tranquillité. Revenant de chez son amant, la femme demande à son mari s’il la voit comme une passionnée et lui de répondre par la négative, ce qui rassure cette dernière. Aucun des deux n’évoluera réellement dans ce long métrage, l’adultère ne sera qu’un passage, un doux mensonge pour croire que le problème vient de leur vie conjugale, un doux mensonge pour adoucir une vie paisible mais par instant trop froide. Pour mettre en image ces relations délicates, Hitoshi Yazaki signe une mise en scène et une photographie très maîtrisée et stylisée, peut-être trop parfois. Ainsi, les premières scènes nous montrent une matinée dans l’appartement du couple. Il n’y a pas de bruit, un calme silencieux règne. Tout est blanc, épuré, parfaitement organisé. Elle se réveille, il ouvre un œil, elle se lève, il attend, elle déjeune et nettoie les vitres, comme chaque matin, puis toque à la fenêtre pour que son mari se lève. Elle lui fait son petit déjeuner, des œufs brouillés, il est content. Une mécanique du quotidien apparaît par ces plans fixes. Alors qu’une amie avoue à la jeune femme qu’ils forment un couple parfait, le spectateur n’y croit déjà plus tant l’aspect aseptisé de leur vie, trop blanc pour être réel crève l’image.

sweet-little-lies-still01.jpgPlus tard, alors qu’elle commence sa relation adultérine, la jeune femme regagne son foyer. La lumière a changé, les plans sont moins tranquilles, un brin plus dynamiques et l’éclairage plus chaud. Le couple se ranime de l’adultère au risque de se séparer. La photographie, par ces tons plus chaleureux, appuie en douceur cette sensation de deux êtres qui reviennent à la vie, sortent du cadre de la routine. Et le film de poursuivre grâce à la mise en scène l’explication de cette histoire vaine. Un couple d’ours en peluche relié par un nœud sur la petite chaise du séjour se voit délier par la femme. Le noeud disparaît, et le couple d’ours finit par être offert à la belle sœur sur le point de se marier. La femme remplace un couple d’ours, symbolisant évidemment son propre couple, par un unique ours la représentant elle, un ours mélancolique et seul. Certains trouveront ce symbolisme dans la mise en scène un peu forcé et convenu. Il est aussi un moyen de sauver les apparences et de complexifier la relation des personnages. La femme s’attache à un petit chien qu’elle croise dans la rue, elle passe devant la maison chaque fois qu’elle revient de chez son amant, caresse la petite bête, lui donne à boire. Le chien devient l’image de sa chaleur intérieure, de ses sentiments naissants. La femme n’est plus un simple corps sans vie, elle retrouve l’affection, le goût pour les sensations (comme le figure cette scène où elle boit du lait à la bouteille en en vidant une partie sur sa peau). Et au moment où son amant rompt avec sa compagne pour être totalement dévoué à elle, au moment où sa vraie histoire d’amour pourrait débuter, elle s’y refuse, peut-être effrayée, peut-être aussi incapable d’assumer une passion qui signifierait autant le bonheur que la souffrance. Elle fait mourir dans l’œuf ce qui constituait son émotion, voilà pourquoi lorsqu’elle revient chez elle, elle trouve le petit animal inerte et sans vie, voilà pourquoi elle tient à l’enterrer, comme elle enterre son amourette furtive. On plantera sur la tombe du chien un rosier blanc, entouré de rosiers rouges, image d’un renouveau pour certains, comme si l’amour renaissait dans son couple initial. Il est possible cependant d’interpréter différemment cette métaphore dans la mesure où le blanc meublait leur vie d’avant. Elle revient simplement à cette vie tranquille et sans remous, sans passion et sans souffrance.

sweet_little_lies_kjp.jpgDe son côté, le mari vit aussi sa propre passion figurée par l’image de l’eau. Le couple part à la plage. Lui sait qu’il pourra y retrouver sa maîtresse pour faire de la plongée, et elle retrouvera son amant. Au réveil, les deux aperçoivent un autre couple sur la plage qui s’est suicidé par la noyade en se nouant ensemble (comme les oursons), geste désespéré ou geste d’absolu, qui ne touchera pas réellement le couple, trouvant cela curieux. Et pourtant, la femme parle du suicide et de la mort depuis le début, Hitoshi Yazaki s’était amusé à ouvrir une piste, celle d’un meurtre ou d’un suicide possible, qu’il referme par la suite. Le couple se retrouve donc face à l’océan, nouvelle image des tourments de la passion, mais tout est fictif. L’homme fait de la plongé dans une mer où il n’y a rien à voir comme s’il savait lui-même que son aventure ne mène nulle part. Un peu plus loin, se rendant dans l’aquarium où travaille sa maîtresse, il reste subjuguer par la beauté d’un Beluga (la couleur blanche revient à nouveau). La camera s’attarde sur ce beluga. S’agit-il de faire comprendre que l’homme est comme ce beluga, coincé entre quatre murs sans espoir d’évasion ou de nous montrer à l’inverse son désir de volupté, de sensualité ? Peut-être l’homme est-il finalement satisfait de vivre entre quatre murs, dans une douceur du quotidien.

Alors que les histoires d’adultère semblent se finir, que le chien vient d’être enterré, on découvre le couple marié dans une baignoire, tout est blanc à nouveau. Ils sont ensemble. On pourrait s’imaginer qu’ils sont enfin réuni, deux pétales de rose tombent dans l’eau, d’on ne sait où, un blanc et un rouge. La scène est évidemment très esthétique, elle montre par ailleurs qu’ils sont de deux couleurs différentes et qu’ils demeureront ainsi.

Ni déprimant, ni réjouissant, Sweet Little Lies explore une vie conjugale où l’amour passionné ne serait pas nécessaire, où les doux mensonges ne sont qu’un divertissement, jamais une finalité. Hitoshi Yazaki construit avec cette histoire un long métrage étrange et très stylisé. On pourrait lui reprocher cette mise en scène trop soulignée, mais il s’assume de bout en bout ce choix d’un esthétisme à l’outrance qui magnifie l’image et la mélancolie de son histoire. Elégant et classique, Sweet Little Lies n’est peut-être pas un chef d’œuvre d’originalité, mais il laisse cette impression curieuse de quiétude et de tristesse mêlées et évite avec finesse de se perdre dans le piège des histoires d’adultère, comme un mensonge adouci.




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