Tétro, fulgurance d’une œuvre signée Coppola

Publié le par ES

tetroDialogue entre deux frères, l’aîné est énervé, en veut à son petit frère. Il se tient debout. Le second, assis, se recroqueville, comme coupable. La caméra alterne champ contre champ. L’aîné n’est présent dans le plan de son frère que par son ombre, ombre menaçante et parfaitement détachée sur le mur. Contre champ, le jeune homme n’apparaît que dans un miroir, comme un reflet de l’aîné. Une séquence inventive, maîtrisée, sublime qui en dit long sur le travail de Coppola.

tetro-copie-1Francis Ford Coppola, 70 ans et pratiquement 50 ans de travail dans le cinéma, demeure un de ces dinosaures Hollywoodiens qui a traversé les âges du cinéma et a su combiner films à gros budget tout public et exigence d’un auteur artiste. Maintes fois récompensés, l’homme a livré quelques uns des films cultes américains, qu’il s’agisse de la trilogie du Parrain, de son film de guerre Apocalypse Now ou de son adaptation de Dracula pour ne citer que les plus connus. Et si l’homme avait pas mal tourné jusque dans les années 1980, il s’est fait plus rare depuis, revenant à un cinéma plus intimiste et moins encensé. Mais comme 2009 aura été marqué par la vivacité et le talent de vieux cinéaste, Coppola revient à son tour avec un film à la mesure de son travail : Tetro.

G14725 574086792Plongeant dans les méandres d’une histoire de famille, Tetro prend une dimension magistrale par sa beauté esthétique et son écriture. Le jeune Benjamin, tout juste 18 ans (en vrai Alden Ehrenreich, dans son premier rôle au cinéma, qui subjugue et pourrait être promu à un beau début de carrière, malgré un nom peu aisé à retenir), débarque à Buenos Aires, fier, plein d’espoir et vient toquer chez son frère, disparu dix années plus tôt sans jamais donné de nouvelles. tetro-image-3-grand-formatLa touchante Miranda (Maribel Verdu), compagne du grand frère accueille le garçon et va servir de conciliateur entre les deux hommes. Car Angelo alias Tetro (Vincent Gallo énigmatique, à fleur de peau et au regard envoûtant) n’est pas facile à prendre. Que s’est-il passé dans cette famille pour que Tetro ne veuille pas en parler, pour qu’il refuse d’appeler Benjamin son frère, pour avoir voulu changer de nom ? Un accident de voiture, la mort d’une mère, la trahison d’un frère (le père de Tetro, illustre chef d’orchestre qui vola la gloire à son oncle), la tyrannie d’un père, les atermoiements de la jeunesse, un cœur brisé, un peu de folie, un destin d’écrivain avorté et quelques autres révélations finales viennent illuminer le récit de façon ponctuelle, comme des coups de théâtre savamment assénés. Coppola se plaît à perdre le spectateur, à lui ouvrir de fausses pistes pour mieux le berner. On s’imagine que la clef de l’histoire tient à la rivalité entre deux frères (un des principaux thèmes de ce film), puis soudain, la paternité entre en jeu, la quête de pouvoir, la reconnaissance artistique, la construction identitaire. On s’imagine le pire dans un final dramatique (qui rappelle le final du Parrain) et à nouveau Coppola change de cap. Le petit Bennie, échappé de son école militaire, embarqué sur un paquebot et débarqué dans une Argentine intemporelle et rocambolesque, s’offre un parcours initiatique, la découverte de la vie, de ses plaisirs et de ses douleurs. Coppola ne triche pas pour autant avec son histoire, chaque parole prononcée au début du film prend un nouvel écho avec les révélations, chaque personnage se gonfle d’une profondeur enrichissante. L’homme qui avait porté à l’écran une histoire de famille aussi enchevêtrée que le Parrain réussit le tour de force de reconduire cette prouesse scénaristique en deux heures de film.

Tetro2Un papillon se heurte à une ampoule incandescente sous le regard songeur de Tetro, première image du film. Cette aspiration à la lumière devient à la fois signe de la vérité et désir de gloire, de célébrité, de virtuosité. Coppola a rarement été aussi attentif à la construction de ses plans, comme s’il avait pensé chaque image comme une photographie à part entière, dont les détails viendraient nourrir le sens général des séquences. Optant pour le noir et blanc, le vieil homme nous prouve combien son utilisation (qui plus est avec une caméra numérique qui permet ensuite de retravailler l’image) peut avoir un impact époustouflant. Saturant par moments l’image pour densifier son noir, Coppola cisèle les ombres pour extraire son histoire hors de toute temporalité identifiable. On pourrait être dans les années 1980, voire avant si un téléphone portable, une voiture, un ordinateur dernier cri ne venaient rattacher les séquences à notre modernité. F. F. Coppola englobe tout son amour des arts dans un même film, sans que cela paraisse incongru. Des scènes de théâtre, de danse, de musique, d’opéra se mêlent aux vies des deux personnages. C’est dans ce désir de tout offrir en une fois que Coppola trouve un souffle intéressant dans sa mise en scène volontairement théâtrale. Pour exemple, Tetro emmène Benjamin voir une pièce de théâtre dans le café voisin de son appartement, une mise en scène de Faust un peu ridicule pour laquelle Tetro doit s’occuper de la lumière. Le spectateur assiste au début de la pièce, puis très rapidement, c’est dans la salle que la pièce se joue, la vraie mise en scène, le théâtre humain n’est plus sur une scène délimitée, mais bien dans le café avec l’intervention de Tétro, l’irruption de Alone (une critique littéraire réputée), et ce sous le regard amusé et admiratif du jeune Bennie. Avec Coppola, la pièce n’est jamais là où l’on attend comme en témoigne aussi une des scènes finales (Benjamin a écrit une pièce tirée des textes de Tétro, pièce qui est sur le point de recevoir un prix illustre et dont des comédiens font une représentation lors d’un festival, tandis que dehors, Tetro et Benjamin vivent la même scène et jouent eux-mêmes le dénouement dramatique).

Coppola ne s’arrête pas à l’emploi d’un noir et blanc bouleversant, il recourt à la couleur d’une façon originale. Là où la plupart des films usent du noir et blanc pour signifier les souvenirs, les flashbacks, lui décide que le passé sera au contraire en couleur. Tous les souvenirs, les moments clefs dévoilés peu à peu apparaissent dans des tonalités de couleurs orangées, comme filmés par une caméra familiale (y compris cet accident de voiture qui coûta la vie à la mère de Tétro). Colorées aussi sont les séquences de danse. Cette originalité permet de tisser par instants des allers retours entre passé et présent dans un montage fin sans que le spectateur ne soit perdu dans l’histoire. Et à nouveau, l’on est tenté de parler aussi du travail sur les flashs qui attirent Tétro. Les lumières en stroboscope, comme des gyrophares, ouvrent la voie à des plongées contemplatives dans la mémoire de Tétro. tetro-de-francis-ford-coppola,M21952De ces séquences où la lumière vacille, Coppola tire une beauté esthétique incroyable à l’image de l’ultime scène où Bennie, déboussolé, désespéré, désireux de se faire renverser, marche en titubant au milieu d’un périphérique, de nuit, chargé de voitures dont les phares se croisent et scintillent. A nouveau, c’est cette attirance vers la lumière qui revient hanter le personnage. Il serait encore possible de parler de bien des scènes, puisque finalement chaque séquence peut être analysée en soi dans la photographie, le jeu des acteurs, la mise en scène, offrant au film toute sa dimension magistrale. Cette maîtrise esthétique et scénaristique parfaite est dans le même temps la véritable faille de ce film, si magnifié qu’il perd en émotion, qu’on peine à être touché par la trajectoire douloureuse des deux personnages, alors même que leur histoire est des plus déchirante et shakespearienne qu’on puisse trouver. Cette perte d’émotion pourrait décevoir si elle n’était pas compensée par le sublime des images.

tetro09Dans une des dernières scènes, en noir et blanc, Tétro assiste à l’enterrement de son père. Le cercueil, posé au cœur de l’assemblée, sert à composer la pièce. Au fond, un orchestre joue sans son chef, sur les côtés les proches se recueillent et pleurent, au premier plan, une foule se masse, comme s’il s’agissait d’un ultime spectacle, d’une dernière représentation. Tetro entre, tourne, hésite, et finit par prendre la baguette de chef d’orchestre que tient le corps refroidi de son père pour la donner à son oncle, celui qu’il a toujours considéré comme la victime dans la rivalité entre les deux hommes. Par ce geste, Tétro rééquilibre l’injustice, il commet aussi une sorte de parricide symbolique en ôtant au défunt l’objet qui symbolisait sa force et sa superbe. De cet acte théâtrale, on discerne le règlement de compte familiale, l’irruption du privé dans un lieu public où tout était bâti pour une mise en scène spectaculaire de l’enterrement. Cette scène grandiose est suivie d’une séquence où Benjamin surgit comme un coup de théâtre devant l’oncle. Alors que le vieil homme se demandait comment ils en étaient arrivés là avec son frère, Benjamin lance un « rivalité » sonnant. L’oncle casse la baguette de chef d’orchestre. Le jeune homme devient le juge et le bourreau, il poursuit ce qu’avait entrepris Tétro mais va plus loin en ne se positionnant pas du côté de l’oncle. Lançant la vérité redoutée par tous, le secret de famille le plus insoutenable qui brise sa propre vie. Tout pourrait paraître exagéré et outrancier, tout semble juste et crédible.

tetro-image-14-grand-formatQue Tétro marque la renaissance de Coppola n’a pas grand intérêt, rien ne peut assurer que les prochains films seront de la même teneur. Que Tétro soit un des grands chefs d’œuvre du réalisateur, voilà qui apparaît comme une évidence tant il est parvenu à la fois à construire une œuvre esthétiquement implacable, dont il gère chaque aspect (scénariste, producteur et réalisateur), et à livrer un récit romanesque brillant, mélopée d’amour envers l’art en général et drame familial intimiste. Voilà de quoi rendre le spectateur aussi fébrile que ces papillons attirés par lumière de l’écran.

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BMR 19/01/2010 08:35


Très beau film : un noir et blanc qui nous ferait presque regretter que le technicolor ait été inventé ...

Giuseppe COPPOLA (oui, oui !) était le nom du marchand ambulant du conte d'Hoffmann qui inspirera plus tard le ballet Coppélia ...


marich 09/01/2010 00:07


Ce film est tout simplement un chef d'oeuvre du cinéma !!! j'ai frissoné et j'ai pas vu le temps passé l'oeil de la caméra est magnifique , l'histoire est pleine de sens et profondeur . rien n'est
laissé au hasard c'set du grand Art !!!


Claire 06/01/2010 18:32


Remarques très intéressantes sur la construction des plans et les symboles (comme le papillon, la lumière, thèmes qui reviennent au cours du film), et tout à fait d'accord sur la "faille"
émotionnelle : le film ressemble au final à un enchaînement de séquences certes très réussies, mais quelque part le manque de suture entre elles et la diminution de l'implication émotionnelle du
spectateur alors même qu'on est censé atteindre l'apogée du drame, m'ont pas mal gênée...à vouloir tout mettre dans ce film, comme tu dis, Coppola risque bien de gâcher le plaisir du spectateur (en
tout cas, du mien). Sans aller jusqu'à l'histoire de Chef-d'oeuvre inconnu de Balzac, c'est un peu à ça que ça me fait penser...


marich 02/01/2010 23:34


Je decouvre ce blog avec grand plaisir j'aime le cinéma et apparemment nous partageons des gouts communs ... tetro est prévu à mon programme et l'analyse que j'ai lu ici ne fait que me surmotivée à
y aller . Je reviendrais ici cette année résolution est prise et bonne année 2010 à vous !!!


Reportage sur un fan..à..TIC..!!! 02/01/2010 13:51


Pour ce premier week_end de l'année...

Je viens souhaiter à ton blog ...
De bon articles...
Et plein de suprises à son créateur....
BONNE ANNEE.............................
LORENT