The American, l’art du filmmaker

Publié le par PS

http://images.allocine.fr/r_760_x/medias/nmedia/18/74/29/91/19481344.jpgPour comprendre The American, le nouveau film de Anton Corbijn (réalisateur de Control), il convient d’étudier la première scène qui prend forme en Suède. Le long métrage s’ouvre sur un plan d’ensemble, un paysage de campagne hivernale suédoise. Tout est blanc et cadré dans le pur respect de la règle des trois tiers : le ciel, une tranche de forêt et au premier niveau ce qui pourrait être un lac gelé et enneigé. Les couleurs sont douces, un peu froides. Tout paraît endormi, apaisé, mais aussi sans vie. Pour accompagner cette première impression, Corbijn prend soin de laisser le silence régner, envahir l’écran, comme une sensation hypnotique mettant directement en place une part de mystère.


Le deuxième plan séquence s’enfonce dans les bois. Le spectateur découvre une forêt figée sous la neige. Le plan général se heurte à des troncs rigides d’arbres secs qui viennent emprisonner l’image, notamment le petit chalet en arrière-plan, et créent un sentiment étrange d’apaisement et de crainte. Le léger mouvement de caméra renforce l’effet labyrinthique de ces bois. Les couleurs, la lumière se teintent à nouveau d’une froideur hivernale. En contraste, le chalet pourtant éloigné dans le champ se distingue par les couleurs chaudes jaillissants des fenêtres. Une double tension est déjà présente dans ce plan entre une ambiance paisible, idyllique et une sorte d’inquiétude planante.


La troisième séquence prend place au cœur du chalet, dans un décors de cinéma constitué d’un feu de cheminé, d’un grand lit luxueux, d’un tapis entre les deux et d’un homme assis à même le sol, Jack, le héros, barbu, à la fois heureux mais brisé. Son regard joue sur cette complexité d’un homme las. La caméra change de position et laisse entrevoir la compagne allongée sur le lit, femme au corps sculptural tout droit sorti des films d’espionnage. L’image semble d’ores et déjà jouer avec le cliché du repos du brave, d’une fin de mission, d’une retraite isolée et heureuse. Mais Jack demeure une bête sauvage et isolé, même niché dans un cadre heureux.
Une courte ellipse permet de retrouver le couple en extérieur, devant le chalet, se promenant sur le lac gelé. Elle est heureuse, souriante, lui ne parle guère. Insouciante, elle décide d’aller en ville faire quelques courses et demande s’il veut quelque chose. Nous sommes dans l’illusion, l’illusion du bonheur ici, d’un temps amoureux qui sonne faux, biaisé par le jeu de George Clooney.
Suit un plan d’ensemble où les deux silhouettes évoluent dans la blancheur d’ensemble, deux points isolés dans l’immensité, comme submergés par le décor. Le plan suivant, toujours durant leur marche, est un plan en plongée. Cette fois-ci la menace se précise, prend forme, se rapproche. Le spectateur avisé comprend que quelque chose va survenir, qu’un drame est imminent. Les deux s’arrêtent devant des traces de pas. Jack change alors de statut, redevient une bête aux aguets. Les tirs fusent aussitôt. Il protège la femme et descend le tireur. Les plans deviennent plus courts, plus nerveux. Et soudain, alors qu’il crie à son amie de rentrer et d’appeler la police, Jack lui tire dans le dos. Il finira par trouver le dernier tueur avant de quitter la Suède. 
La scène d’ouverture est sans doute, sur le plan de l’histoire, la plus surprenante par la mort de la femme, mais permet de bien comprendre l’intérêt et la limite de The American : un film maîtrisé pour dérouler un scénario réchauffé.

Car de ce récit d’un tueur à gage en fin de carrière cherchant la rédemption, rien ne surprend, ni les traîtrises, ni la relation amoureuse, ni même la fin des plus classiques. Corbijn joue avec tous les codes du genre, exhale la puissance de Jack, un corps mécanique et assuré qui arrive en bout de course. La prostitué, le prêtre, le patron manipulateur, la femme fatale, le repenti, tous viennent parsemer le film de scènes rondement menées. Le spectateur finit par se questionner. Pourquoi donc perdre autant de temps à raconter une histoire que tout le monde connaît à l’avance ? Car en la matière nombre de films ont déjà fait date. Mais Corbijn, qu’il s’agisse d’un hommage ou d’une ambition légèrement prétentieuse, voulait créer sa propre histoire. Et s’il échoue sur le plan narratif, le réalisateur réussit cependant à construire une ambiance particulière, une vraie tension palpable (notamment lorsque Jack déambule dans les ruelles du village nord italien où il a trouvé refuge, tel un animal aux aboies). De plutôt belle facture, The American s’apprécie notamment par le travail sur la lumière et les couleurs, sobre mais très abouti qui vient renforcer l’atmosphère d’ensemble. Qu’il s’agisse de ces couleurs froides, des effets de mise en scènes ou de réalisation (les séquences chez la prostitué sous des lumières rouges pour signifier le fantasme, le désir et endosse un côté décalé face au personnage de Jack prosaïque et stratégique), le long métrage possède une esthétique attrayante. Corbijn livre ainsi un film plaisant, qui pourra séduire les néophytes et amuser les habitués autant qu’il paraîtra pour certains vain et agaçant.

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