The Social Network

Publié le par PS

http://www.ecrans.fr/local/cache-vignettes/L450xH289/arton11053-92540.jpg500 millions d’amis, cela représente toujours 500 millions de spectateurs potentiels et ça n’est pas négligeable. Voilà de quoi donner envie de lancer toute une campagne de promotion autour de Facebook, avec une bande annonce à moitié interactive et des vidéos Internet, petit tour de passe-passe pour donner l’illusion que le spectateur va se retrouver immergé au cœur du Facebook, nouvelle Matrice « Orwellienne ». The Social Network n’est pas un film sur Facebook, ni véritablement sur la création de Facebook. D’une certaine manière, David Fincher aurait pu s’intéresser à Apple, Google, même s’il est à supposer que le récit de Facebook convenait mieux pour une intrigue romanesque. Un jeune garçon de Harvard, geek et asocial comptant ses amis sur les doigts d’une main, va lancer pour les étudiants de son campus un site où chacun peut créer sa page pour établir des connections. Facebook était né. Comme les choses ne sont jamais simples, il y a les envieux qui considèrent avoir eu l’idée avant, les disputes féroces avec les anciens amis associés, les rencontres fortuites ou malencontreuses, la gloire, l’isolement, l’argent et ses inconvénients. L’intérêt de The Social Network n’est pas véritablement dans l’histoire du fondateur de Facebook. L’admiration portée à chaque nouveau film américain sur la capacité de ce pays à digérer sa propre histoire pourrait être à nouveau évoquée ici. Car Fincher poursuit sa réflexion sur l’Amérique entreprise depuis Zodiac et poursuivie avec Benjamin Button. Seven, The Game et Panic Room s’attachaient aux peurs du monde occidental, à cette angoisse de la manipulation avec un brin de perversion réjouissante. Fight Club demeure le tournant dans sa filmographie puisque Fincher poursuit son travail paranoïaque tout en dressant une première vision de la société américaine et des changements qu’elles subissaient (The Social Network tournant par ailleurs en grande partie autour de la volonté d’intégrer les Final Clubs, dont la sonorité rappelle le Fight Club). Zodiac continuait de dessiner un portrait des Etats-Unis en usant des années 1960 tandis que Benjamin Button redescendait tout un siècle en une vie. Avec The Social Network, Fincher s’investit dans le monde contemporain tel qu’il s’est constitué dans l’après 11 septembre et tel qu’il se distingue actuellement.

http://farm2.static.flickr.com/1255/4721107578_332f0b2d47_b.jpgComme l’homme est plein de surprises, il ne recourt à aucun stratagème de mise en scène pour faire moderne et tendance, aucun effet spécial (alors que la plupart de ses films dont Panic Room ou notamment Benjamin Button en usaient), les mouvements de réalisation sont très sobres, relativement posés et les décors où prennent place les protagonistes deviennent a temporel, davantage issu du XXème siècle (que ce soit les locaux d’Harvard intemporel ou les villas de Los Angeles). L’unique excès découle d’une scène à la fois galvanisant par son rythme, mais superficiel lorsque Fincher filme une course d’aviron avec un effet de flou et un jeu sur les profondeurs de champ. Pour parler du phénomène Facebook, d’Internet de manière plus générale et de la rapidité du monde actuel, le réalisateur travaille les dialogues et son montage. La chronologie est découpée, entremêlée de séquences où Mark Zuckerberg se retrouve en règlement de compte face à ses anciens amis ou à ses détracteurs. Ce qui peut énerver certains, ce choix de mixer la chronologie pour redynamiser le récit, est dans le même temps un moyen de présenter une particularité d’Internet où le temps développe son propre mode de circulation, où le passé compte autant que le présent, que les idées à venir. Second dispositif pour faire ressentir la volatilité des discours, la multiplicité des conversations, cette vitesse de propagation et l’incapacité à contrôler totalement la compréhension du monde numérique, Fincher et son scénariste Aaron Sorkin cisèlent leurs dialogues à la perfection. Il suffit de découvrir la première scène, l’une des meilleurs du film, où Zuckerberg converse avec une jeune étudiante dans un pub. A coup de champs contre champs, la conversation flotte, la rupture approche, et le garçon mène plusieurs conversations en même temps, sorte de schizophrénie moderne qui pourrait rappeler Fight Club. Le tour de force de Fincher consiste donc sous couvert d’une mise en scène classique à intégrer les caractéristiques du Web à l’ère de Facebook dans une géographie spatiale traditionnelle. Les dialogues viennent aussi rendre compte d’un autre aspect technique, la complexité de création, la rapidité d’esprit des créateurs qui se perdent dans leur propre désir d’innovation, la capacité à concevoir l’abstraction financière. Pour cela, il convient de revenir sur trois scènes. Alors que Zuckerberg commence à ne penser qu’à son idée de Réseau social, il assiste à un cours sur l’informatique dont les élucubrations du professeur sont incompréhensibles à n’importe quel spectateur moyen, c’est un langage à part, une codification des édifices numériques qui paraît indéchiffrable, sauf pour le jeune homme capable de répondre en petit génie à la question du professeur sans aucun effort. Deuxième scène, Zuckerberg, toujours accaparé par son projet, croise un camarade qui se rencarde sur une fille. L’idée fuse, Zuckerbeg ne répond même pas, se met à courir, sort en pantoufles dans la neige pour se ruer sur son ordinateur et ajouter une donnée à son Facebook, la fameuse notification (célibataire, en couple…). Plus tard, alors que son gentil ami tente en vain d’ameuter les annonceurs dans une vision du système économique en partie ancienne, c’est Sean Parker qui lui amène des  investisseurs à hauteur de 500 millions de dollars. A nouveau, il est dur de cerner comment des investisseurs se lancent avec de telles sommes dans l’inconnu abstrait d’Internet. En quelques scènes, Fincher aborde donc la plupart des enjeux propres à l’Internet, dont évidemment la question de l’intimité, du rapport à la vie privée et de l’impossibilité d’effacer ce qui apparaît sur Internet (voir la récurrence de la mention du Blog de Zuckerberg où le garçon écrit un article plein de rancœur sur la petite amie qui le laisse tomber et qui serait en grande partie à l’origine de sa motivation pour élaborer Facebook).

Quiconque voudrait découvrir Facebook par The Social Network serait forcément déçu, pour cela il vaudrait mieux se tourner vers des documentaires (encore limités). David Fincher se plaît à observer la haute société américaine, ces demi dieux qui continuent de changer la face du monde. L’ensemble aurait pu n’être qu’un poussif biopic réfléchissant, mais Fincher adorant avant tout le cinéma de genre (Alien 3, Seven, Panic Room…) utilise son savoir-faire pour construire un film palpitant. L’image (on retrouve le directeur de photo de Fight Club avec ici une photographie qui rappelle aussi celle de Zodiac) entraîne le spectateur du côté du polar. Les coins sombres, froids, hostiles d’Harvard laissent présager un crime qui surviendra par le vol d’une idée (celle du réseau social exclusif). Il est un lieu d’affrontement entre des ambitions tournées sans forcément le vouloir vers le futur et une tradition ancrée dans le passé (voir l’étudiant richissime qui hésite à lancer un procès car on ne fait pas cela en tant que gentleman d’Harvard). Le rythme ne se relâchera plus, jonglant entre ce suspens de film noir et la tension des films de procès. Arrivé à Los Angeles, il prend par instant une imagerie proche des films de Michael Man (une autre sorte de froideur, de décharnement). Même l’attention portée aux trois acteurs principaux plonge en partie dans la confrontation fratricide à la tragédie grecque avec Jesse Eisenberg en Mark Zuckerberg (le sympathique héros de Zombiland, plutôt convaincant dans ce rôle de Nerd à peine sorti de l’adolescence), Eduardo Saverin (Andrew Garfield toujours aussi bon) que le film réhabilite en partie, et Sean Parker (Justin Timberlake). Au final, qu’importe de savoir qui est Mark Zuckerberg, de percer l’énigme du fondateur de Facebook, son inconstance, son insatiabilité, les points de vue sur le personnage, viennent bâtir l’image d’un créateur à la fois classique et enlevé.

The Social Network s’avère donc être une réussite, non pas par sa capacité à aborder le mythe Facebook, mais par son désir d’embrasser sans s’en donner l’air les enjeux du monde moderne. David Fincher signe une œuvre qui, sur le plan formel, pourrait apparaître moins ambitieuse qu’un film de l’envergure de Benjamin Button, mais il donne à son long métrage une densité bien plus palpable et prouve que la modernité peut passer par l’élégance classique.

Commenter cet article