Une touche de légèreté dans un monde de Mammuth

Publié le par ES

mammuth.jpgIl est là, dans ce vestiaire grisâtre, se changeant une dernière fois, sa longue chevelure tombant sur son dos. « Il », ce pourrait être Mickey Rourke dans The Wrestler, vieux catcheur aimé de ses proches sauf de sa fille, image d’une réussite dans son activité, ce pourrait être aussi Gérard Depardieu dans Mammuth, homme sans but ayant voulu se suicider, sous-estimé par tous. Difficile de ne pas voir une sorte de clin d’œil au film d’Aronofsky dans ce deuxième plan du nouveau film des compères Delepine et Kervern, injustement remisés dans la section joyeux drilles de la bande Groland. Triste de constater que la plupart des médias (et du public) en reste encore à cette idée que deux « Grolandais » ne peuvent réaliser qu’un film estampillé Groland, c’est-à-dire humour gras facile et dynamique. Triste constat dans la mesure où le duo a déjà prouvé de quoi il était capable avec Aaltra, Avida et Louise Michel (oui, Michael Kael contre la World News Company, tout sympathique qu’il soit, n’est pas une de leurs réalisations et n’était qu’une sorte de long sketch télévisé). Après deux longs en noir et blanc, ovnis visuels barrés, et quelque peu absconds, Louise Michel en 2008 peut être considéré comme un tournant, un signe de maturité et une envie de poursuivre l’incroyable aventure cinématographique des deux hommes tout en s’ouvrant au grand public.

L’intrigue de Mammuth est assez simple : Un homme part à la retraite (Depardieu), désœuvré par cette inactivité et devant trouver 10 fiches de paye pour toucher ses indemnités il se met en route, sur sa vieille moto pour revenir sur ses pas, sur sa vie, à la rencontre de personnes improbables. Le Road Movie, genre à part entière, n’a de toute manière pas pour but de construire en soi des scénarios très développés. Qu’il s’agisse d’un dernier voyage de jeunesse avant de s’installer dans une vie d’adulte (y compris le dernier Mendes, Away We Go) ou d’un ultime voyage pour retrouver un sens à sa vie (le malheureusement vite oublié Monsieur Schmidt), le but premier reste de partir expérimenter ses propres limites, pour se retrouver, parcourir un territoire géographique pour rencontrer des individus à part et redécouvrir une culture, le road movie tient davantage à cet univers créé, à ces êtres croisés et au monde observé (critiqué ou aimé) qu’à un récit complexe. Les deux réalisateurs savent parfaitement naviguer sur ce genre cinématographie intemporel (Aaltra, road movie de deux personnes en fauteuil roulant, ou Louise Michel sorte de road trip social où une femme parcourt une région pour venger la fermeture de sa boîte), mais cette fois ils rendent hommage au genre avec cette balade à moto (une sorte d’Easy Rider impromptu).

mammuth-premieres-photos-L-1.jpegIl y a donc Serge Pilardosse - Depardieu, d’un bloc, occupant la moitié de l’écran à chaque apparition, majestueux, massif, sobre et humain, se laissant porter par la vie, s’occupant durant 40 ans de petits boulots pour effacer un terrible souvenir. Il y a sa compagne Catherine – Yolande Moreau, tout en retenue magnifique, retrouvant ce personnage de femme fatiguée mais combative, qui le porte du bout des doigts, qui aimerait pouvoir se reposer un peu, qui l’aime tout bonnement, dans ce couple sans histoire, sans engueulade (rare dans le cinéma français). Et à côté, rode ce fantôme d’un amour de jeunesse, présent dès la première image du film (une caméra pratiquement subjective sur une moto regardant les champs de vignes défilés jusqu’à l’accident), prenant les formes d’une Isabelle Adjani intemporelle, plutôt juste, qui hante le Mammuth dans une mélancolie maladive. Serge peut-il sortir de ce malaise inhérent, qui l’obstine depuis cet accident de moto où son amour perdit la vie ? C’est finalement le sujet du film, puisque l’histoire des « papelards » à récupérer est vite écartée, signe d’une liberté foutraque dans cette réalisation où les êtres comptent davantage que la cohérence des mots. Aux contacts de personnages tendres ou insupportables, sympathiques ou méchants, Serge parvient à retrouver un souffle, lui qui avait connu Catherine alors qu’il comptait mettre fin à ses jours, revient chez lui et embrasse cette belle âme, la couvrant de « Je t’aime ». Triste ? Pas vraiment, Mammuth réussit à tirer de situations et de vies pathétiques un rire sincère.

La succession de rencontres construit des scènes drôles et parfois mémorables. Mammuth s’engueule avec le boucher d’une supérette, mais les deux hommes sont aussi poltrons que grande gueule et ne feront rien. Catherine résume la première journée désastreuse de son homme et finit par conclure qu’ils doivent vite trouver une solution, pour l’éviter de passer de l’homéopathie aux antidépresseurs, dans un restaurant de route, où quatre hommes dont Serge dînent seuls à leur table, l’un d’entre eux téléphone à sa petite fille qui lui manque, de cette conversation ridicule et cucul les quatre hommes fondent en larme, comme des gamins, sous le regard inquiet et étonné de la serveuse. Un peu plus loin, le patron viticulteur de Serge entame une sorte de maïeutique pour arriver à la conclusion que Serge est con, voilà pourquoi personne ne l’a déclaré, parce que tous ont usé de sa bêtise (ou de son innocence). Kervern et Delepine déploient tout une gamme de recettes pour ciseler cet humour grinçant. Le troisième plan du film présente ainsi le pot de départ de Serge de son abattoir de porcs. Ses collègues et « amis » comme le rappelle le patron, ont eu l’idée de ce pot. Le discours de départ, banal et pitoyable, dresse un premier portrait de notre protagoniste (premier but de cette scène), il installe aussi une ambiance, la caméra étant posé derrière Serge (vu de dos, comme souvent dans le film), observant les collègues, chacun une assiette de chips à la main, s’empiffrant durant tout le discours, ressemblants sans trop de difficulté à un troupeau porcins (deuxième objectif de la scène, installer une ambiance loufoque, drôle et sordide), de ce pot ressort ce constat cruel sur le monde du travail, les relations professionnelles, la retraite et la question de la réussite d’une vie, rehaussé avec la scène suivante où le spectateur découvre que le cadeau de départ est un puzzle…(troisième objectif, instiller une critique sociale par petite touche, sans tomber dans la morale). Lecture en trois temps, chaque scène réussit à conserver une liberté formelle, une construction réfléchie, tout en assumant sa part de folie et d’imprévisibilité.

4ed09a74ab32854fe8353155171a4312-492x328.jpgComme Delepine et Kervern, après avoir ramé dans leur jeunesse, sont devenus relativement connus, ils s’offrent le luxe de faire participer leurs amis, le temps d’une apparition. On trouve ainsi Sine (en viticulteur), Bouli Lanners (dans une géniale scène d’entretien avec Miss Ming, cette dernière lui expliquant avoir eu l’idée de faire un CV avec du papier toilette recyclé et du sang de règles pour encre), Anna Mouglalis, Benoît Poelvoorde dans un de ces rôles risibles dont il est l’un des rares à pouvoir apporter une crédibilité au personnage… Chacun ne cherche nullement la difficulté de jeu, s’amuse et amuse par la même le spectateur. Et pour directeur de la photographie, plutôt réussie, les deux hommes refont équipe avec Hugues Poulain (qui signait déjà la photo de Avida et Louise-Michel) jouant cette fois sur deux grains de photographie, un gros grain façon vieux film des années hippies pour signifier le souvenir du passé, une lumière blanche (se heurtant aux maisons blanches de Royan) pour le présent. Comme cela ne leur suffit pas, voilà que Kervern et Delepine glissent le temps de quelques scènes dans un humour très cynique et absurde (Depardieu dans le supermarché, face à un homme évanoui dans une allée de surgelés le touche avec un bout de pain, puis passe comme si de rien n’était ; ou bien plus loin cette scène déjantée où Depardieu et son vieux cousin tentent de se prodiguer mutuellement une petite branlette sans succès, Serge lâchant un « c’est pas fameux » désabusé et drolatique). Puis l’instant suivant, les deux plongent dans un humour surréaliste et plus fin, à l’image de cette scène où sur un plan Depardieu et Miss Ming contemple une piscine accrochée à un mur dans un de ces magasins de piscines, puis se retrouvent le temps suivant au bord d’une piscine, avant que la caméra ne prenne de la hauteur et qu’on découvre que les deux personnages flottent dans une piscine en pleine mer, sans avoir d’explication sur la façon dont ils se sont retrouvés là. Un peu avant, Serge Pilardosse se ressourçait dans un étang Charentais, sorte d’Eden romantique où le spectateur est plus accoutumé à voir une jolie naïade qu’un homme plus que bedonnant dans un caleçon presque inexistant.

Il serait donc possible de reprendre scène par scène ce Mammuth pour en détailler, savourer toutes les nuances et les différentes couches. Et comme les deux complices savent faire mouche c’est souvent l’espace d’une image que la pique sociale heurte, que la fulgurance cruelle de la réalité surgit. Alors que Depardieu traverse à moto les vignobles, un plan très bref filme les nouveaux viticulteurs, agenouillés comme s’ils priaient en direction de la Mecque, belle image d’une France cosmopolite. Plus loin c’est l’image des maisons de retraite qu’ils esquintent en deux minutes, les supermarchés, le système de retraite, d’embauche, la fuite du temps (cette scène touchante où Depardieu sonne à une bâtisse qui fut jadis une fabrique artisanale devenue depuis une société spécialisés dans les scénarios de films en 3D). Tout y passe, comme les étapes d’un voyage sans réel but, en une heure trente, sans que cela n’empêche Mammuth de prendre son temps pour chaque scène, de laisser la caméra tournée un peu plus longtemps après un gag pour le savourer, le laisser retomber.

Humains, tous ces personnages viennent ajouter une strate à cette comédie à la fois nostalgique et solaire, renforcée par Depardieu et Yolande Moreau, mais aussi par la tendre Miss Ming, décalée et touchante qui prouve en une scène que les gens simples ou d’apparences simples ne sont pas toujours les idiots qu’on croit (sans emploi, la petite gagne sa vie en touchant la retraite de son père dont elle n’a jamais déclaré la mort et enterré dans son jardin), et une musique entêtante signée Gaëtan Roussel (qui avait déjà travaillé sur la musique de Louise-Michel).

07e0a292-4ea9-11df-93fb-3d94a9575a6e.jpgLe jour où sortait Mammuth, s’affichaient aussi sur les écrans une comédie bobo (Le Mariage à Trois de Jacques Doillon) et une comédie bobeauf (Camping 2). Si une comédie a tendance à marcher, c’est souvent parce qu’on se retrouve en partie dans les personnages, on s’assimile à leurs travers, tout en les trouvant forcément caricaturaux donc drôles (à l’image de Patrick Chirac dans Camping). Pourtant ce qui manque souvent aux comédies françaises, et que savent plutôt bien faire les Anglais et les Américains, c’est un brin de méchanceté dans leur humour, d’outrance légèrement immorale (voir In the Loop côté british, ou les débuts de Very Bad Trip côté US). Cet humour décapant, les deux amis le tire de leur vécu au sein du Groland, mais ils prouvent à nouveau, qu’ils savent prendre de la hauteur, de la consistance pour donner à leur film une intensité, une beauté et une puissance dépassant la simple comédie facile. Faut-il le mentionner ? Le duo Delepine-Kervern forme une réelle équipe de cinéastes (pour s’en convaincre voir la scène dans la guinguette abandonnée où Depardieu se promène parmi les débris et les souvenirs), peu soucieux de plaire au public, voulant assumer et poursuivre leur folie pour le pire, mais surtout pour le meilleur. Et on aurait simplement envie de leur dire, reprenant les mots d’Adjani, Restez-vous même, c’est eux les cons !

Publié dans Actu ciné Français.

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