Before the devil knows you're dead (7h58 ce matin-là)

Publié le par ES

Un homme attend dans une voiture, son coéquipier est en train de menacer une veille femme d’un pistolet, dévalisant une bijouterie. Un vieux monsieur passe un test pour pouvoir conserver son permis de conduire, un autre attend un coup de fil. Tout s’effiloche. La femme tire, l’agresseur répond. Fusillade. L’homme meurt, la bijoutière est grièvement blessée et Hank, dans sa voiture, débraye à vive allure en pleurant. Tout avait pourtant été si bien planifié. Mais le plus parfait des plans devient en une fraction de seconde, le pire cauchemar d’une famille. Car Sidney Lumet (Serpico, L’avocat du Diable, Un crime dans la tête) ne souhaite pas raconter un énième casse raté, une histoire de voleur, ou autre chose, il veut parler famille, et plus exactement de la destruction d’une famille dans une petite ville américaine. Hank, c’est le jeune homme perdu, traité comme un moins que rien par son ex-femme, prêt à tout pour contenter sa fille incapable de voir les efforts et les difficultés de son père (allant jusqu’à le traiter de looser). Son frère Andy, plus âgé, ne va guère mieux, cloîtré dans une vie qu’il n’aime pas, rêvant de partir avec celle qu’il croit aimer dans le sud et fuyant dans la drogue pour seule solution. Les deux ont cruellement besoin d’argent. Et le remède qu’élabore Andy semble au premier abord brillant. Papa et Maman ont une petit bijouterie en banlieue. Il suffit de les voler gentiment pour que tout s’arrange, eux toucheront le prix de l’assurance, et les enfants n’auront plus de soucis. Oui, mais les choses ne se passent jamais comme on espérait. Un coup de revolver et tout dérape. La mère meurt, Hank est bouleversé, Andy doit veiller à ce que le crime ne soit pas découvert, le père meurtri et confronté à un mur policier incapable de l’écoute veut sa vengeance. Tout s’enchaîne, les découvertes tombent. Il faut tuer encore pour s’en sortir, bien que cela soit généralement pire. Il faut découvrir que la femme que Andy pensait aimer, couche avec son frère Hank depuis plusieurs mois et que Hank en est amoureux. Il faut que le père fasse la lumière sur l’horreur commis par ses propres fils et qu’il fasse justice. Aucune échappatoire. Seul Hank fuit en courant au loin, comme un semblant d’innocence pris dans les griffes de la nuit.
Comment faire du gris avec du noir ? Voilà la question que pose ce film. Tout est gris, aucun espoir à l’horizon. Une Amérique déboussolée, désargentée, esseulée où les repères (moral, économique, social, familial…) sont à l’abandon. Personne n’est heureux, seuls les parents, êtres d’une autre époque, semblent vivre une sorte de douce tranquillité. Mais justement, à 7h58 ce jour-là, tout s’arrête. Pas de place pour le bonheur dans cette Amérique, il est trop tard, à force de trouver pour seul remède la violence, tout sombre dans un gris flou et claustrophobe. Le Diable s’empare des personnages un à un. Phillip Seymour Hoffman (Truman Capote) prend des allures monstrueuses avec cette lueur malfaisante dans les yeux. Le père n’a plus de rempart contre sa haine. Le diable égoïsme insuffle les actes à tous, dans des jeux de domino où tous s’effondrent les uns sur les autres.
Mais Sidney Lumet n’a pas pour but de conter son histoire à la va-vite, dans une chronologie béate et expectative. Il choisit de déconstruire aussi la narration. Tout se joue sur le 7h58 (d’où le titre français, qui reste pourtant moins porteur de sens que l’original). Les allers et retours dans le temps s’accumulent de façon clair, quatre jours avant, deux jours, la préparation, l’événement (vécu de l’intérieur et depuis la voiture), la vie du père, celle de la sœur, le jour à l’hôpital, le lendemain, … Peu à peu, les pièces se mettent en place, un peu comme le faisait Inaritu dans 21 Grammes, avec moins de violence cependant. Lumet nous montre une famille condamnée, condamnée à la souffrance de ne pas avoir su communiquer entre elle, dialoguer sur leurs problèmes, trouver des solutions simples. Le travail sur la musique est à souligner pour finir. Lumet a beaucoup œuvré sur le son du film, comme en témoigne la scène qui précède le crime où Hank et son acolyte attendent dans la voiture le bon moment pour passer à l’action. Durant cette scène, le spectateur entend la respiration qui s’accélère des personnages, à l’intérieur de la voiture, la musique rock du passager augmente la tension, à l’extérieur le thème musical reprend immédiatement. La caméra, avec différents plans, alterne entre l’intérieur et l’extérieur, la musique change donc aussi brutalement que les plans, créant un rythme accéléré, crescendo de la tension qui explose ensuite par le coup de feu. Les actions sont définies à l’avance, le diable y veille, et le monde s’écroule. Un peu noir comme sujet ? Et s’il s’agissait plutôt de gris ?

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