Renaissance Vs Résurrection : Terminator Vs AntiChrist.

Publié le par ES

Mercredi 3 juin, trois films abordaient la question de la seconde chance et du deuil sous trois formes très différentes, et avec un accueil lui aussi tout aussi différent. Le Japonais Departure, vainqueur des Oscars, offrait la vision d’un musicien se reconvertissant dans les pompes funèbres et fut bien accueilli, davantage du fait de son oscar que pour le fond même du film. Les deux autres films étaient quelque peu attendus au tournant.


 Après trois films sur Terminator et les aventures pour empêcher Skynet de déclencher la guerre atomique, c’est fait ! L’humanité a échoué, les machines se sont révoltées et la résistance tente de survivre. John Connor se la joue prophète rebelle, son père de 16 ans de son côté va devoir échapper à une mort certaine parce que sinon toute l’humanité est perdue. L’enjeu n’était pas évident. Les trois premiers opus se déroulaient à notre époque et consistaient en des courses poursuites. A présent, il faut passer de l’autre côté, celui de la science-fiction, de la guerre, du futur apocalyptique. Autre devoir à remplir pour McG (brillant réalisateur – ton ironique- des Charlie et ses drôles de Dames qui s’apprête à explorer divers mythes du style 20000 lieues sous les mers), préparer la suite, relancer le cycle terminator pour assurer quelques dollars de côté. Retour aux sources d’abord, James Cameron débarquait en 1985 avec le premier film plutôt prometteur dans son genre, puis revenait avec le second volet en 1991. Effets spéciaux réussis, narration bien menée et quelques scènes d’anthologie dans le genre film action d’anticipation. Tout aurait pu s’arrêter là, mais la mode étant au début des années 2000 au retour des grands monstres du cinéma, Schwarzenegger accepta de repartir pour une troisième aventure qui cette fois-ci se concluait sur l’explosion nucléaire et ne faisait que jouer sur les références au deux premiers films (peu convaincant). Comme Christian Bale s’ennuie et qu’incarner un héros à la fois ne suffit plus, il a accepté de partir pour trois films (ambitieux).

Que trouve-t-on dans ce Terminator Salvation : Une origine des machines pas encore complètement évoluées, l’éradication de l’humanité, des humains incapables de s’accorder, un être à part mi homme mi machine qui tente de comprendre ce qui se passe, un adolescent qui s’évertue à mériter le titre de Résistant et une grosse machination de Skynet pour piéger Connor. Comme ça ne suffit pas, on ajoute des ingrédients pris à différents films comme La guerre des mondes, Mad Max ou Matrix, on agrémente d'une esthétique propre aux jeux vidéo, on mélange le tout et
on tente de pas négliger les effets spéciaux. En ressort,un film pas trop décevant, dans lequel on plonge assez rapidement malgré quelques grosses ficelles et un jeu d’acteurs moyens (pauvre Bryce Dallas Howard si peu mise en valeur), une photographie à la fois classique et esthétiquement réussie, beaucoup moins d’humour que dans les autres opus (c’est la crise, la fin du monde, on n’a plus le temps de sourire) et un final pas trop mauvais avec notamment l’apparition d’un sosie de Schwarzenegger annonçant ainsi l’émergence des nouveaux robots et l’annonce des révolutions technologiques (oui car, pas un mot par contre sur la machine à voyager dans le temps). Sympathique, mais ne laissant aucune trace une fois les deux heures écoulées, ce Terminator Salvation remplit le contrat de film d’action divertissant sans renouveler le genre.



      La renaissance étant moins forte que la résurrection, Lars Von Trier s’intéresse lui aussi à la seconde chance dans la vie, au chaos et au sacrifice, mais la comparaison s’arrête là. Allez savoir pourquoi, il fallait un film catalyseur de la haine cinéphile pour le festival de Cannes et le rôle de bouc émissaire est tombé sur Anti Christ. Un mois avant sa sortie, on n’entendait qu’une seule chose : Scandale, provocation, scènes choques, évanouissements, mauvais… De quoi faire peur à plus d’un spectateur. C’est l’aspect amusant de ce film, tous les six mois (la dernière fois étant le film de Michel Houellebecq), les journalistes prennent un film et s’amusent à le lapider à grand renfort de jugements péremptoires, de références à d’autres cinéastes pour montrer combien l’autre est minuscule en parlant le moins possible du film en soi et en le réduisant à une ou deux scènes. Le dernier choc violent était censé être La Passion de Mel Gibson (esthétiquement plutôt réussi, mais pas exceptionnel) avec sa scène de flagellation longue et sanglante. Ici rien à voir, bien loin de bâtir un film d’horreur gore et outrancier, le Danois ne se permet de que deux scènes (4 minutes en tout dans le film intégrées dans une séquence finale d’autodestruction) : La première signe le début du chaos, « Lui » est dans un petit débarras avec des instruments et réfléchit quand « Elle » surgit et le frappe, le pousse à entreprendre un début de copulation avant de balancer un gros bout de bois dans les parties. Voilà que le pénis finit par gicler du sang. Et comme la torture ne suffit pas, alors que l’homme est évanoui, elle fore une des jambes et y attache une meule avant de se débarrasser de la clé anglaise. Plus loin, la seconde scène sera encore plus courte dans l’horreur, ne durant véritablement qu’une dizaine de secondes, et consiste en une excision.

 
Une fois débarrassé de ces deux scènes, il est enfin temps d’entrer réellement dans le film de façon posée. Lars Von Trier l’a déjà montré par le passé, chez lui la forme compte autant que le fond et l’exploration esthétique tient un rôle essentiel, voire plus important que l’histoire même. Le prologue s’ouvre sur une séquence de plans très léchés et argentés, évoquant un univers proche de la bande dessinée. Le couple, de la salle de bain à la chambre, se lance dans des ébats effrénés et ne prêtera pas attention à leur garçon qui parvient à sortir de son lit, du jardin d’enfant, de sa chambre et curieux de la neige entrant par une fenêtre ouverte s’approche d’un rebord avant de tomber. Fin du prologue. S’ensuit alors trois parties bien distinctes. La première se déroule avant l’arrivée à Eden (la cabane perdue au milieu des bois) et suit les premières phases d’un deuil maternel extrêmement douloureux sous les yeux d’un mari qui mélange son rôle d’époux et celui de thérapeute. Comme la plus grande peur de la femme est liée à la forêt, ils décident de l’affronter en allant vivre quelques jours en plein bois. L’arrivée à Eden marque la suite de la thérapie et se clôt par une potentielle et apparente guérison. Hélas, l’ultime phase suit une rechute qui prend la forme d’une folie meurtrière et vengeresse.


Avec Anti Christ, chaque plan pourrait être interprété tant Lars Von Trier se plaît à élaborer un maillage thématique dense. Le premier plan révèle les gouttes d’eau qui tombent sur les corps. Ces gouttes d’eau vont renvoyer à la fois à la chute de l’enfant, aux glands qui ne cesseront de tomber sur la cabane, aux larmes, à la recherche de purification. S’ensuit un rapide plan de pénétration qui annonce de son côté la sexualité violente et vorace du couple, positionnant ainsi l’Eros comme une figure centrale du film. Les flocons de neige entrant dans la pièce rappellent aussi les gouttes, mais ajoutent par leur volatilité un effet de légèreté d’un côté (une élévation possible ?) et de destruction annoncée de l’autre (similitude avec des cendres volantes). Dans la chambre d’enfant, un ourson s’envole attaché à un ballon, scène classique annonçant déjà la mort du garçon (Thanatos n’est jamais bien loin). Et puis sur le bureau conduisant à la fenêtre, trois statuettes, posées là on ne sait pourquoi, représentent les trois mendiants (chagrin, douleur et chaos qui seraient une création mythologique de Lars Von Trier) que le garçon fait chuter à terre, signe d’un irrespect envers ces figures tutélaires qui annonce cette fois-ci la revanche des trois mendiants. Le tout sur une musique de Haendel pas très innovante, mais qui donne ainsi à la scène une ambiance onirique. Et à ceux qui s’évertueraient encore à clamer à la provocation, rappelons au passage que la mort de l’enfant aurait pu être filmée de manière nettement plus violente.


Le reste du film oscille entre ces scènes oniriques très particulières dans leurs réalisations où le temps semble s’évaporer, et une sorte d’ultra réalisme proche des caméras HD suivant ainsi au plus près des visages les troubles et les émotions des deux personnages. Mais loin de n’être qu’une caméra qu’on baladerait au hasard, Lars Von Trier pense à chaque position de caméra. Pour donner un exemple, alors qu’ils sont sur le chemin vers Eden, deux plans successifs montrent la marche de « Elle », puis de « Lui ». Lorsque la caméra se pose sur Charlotte Gainsbourg, l’image n’est pas fixe, elle bouge comme un plan de caméra à l’épaule, témoignant ainsi de la fébrilité et de l’instabilité du personnage. Puis à l’inverse en se posant sur Willem Defoe, la caméra se transforme en un travelling plus classique montrant la force de l’homme.



Ce qui vient compliquer la lecture du film tient aux ajouts quasiment surnaturels, aux petites sangsues que Willem Defoe trouve sur la main à son réveil, aux livres sur les tortures de femmes utilisées par Elle pour sa thèse, aux animaux étranges qui peuplent les bois, au climat particulier, au vent, à cette nature vue comme maléfique par Charlotte Gainsbourg. Envoûtant, énigmatique, le film peut certes parfois céder à quelques facilités, il n’en demeure pas moins difficile à comprendre et possède différentes interprétations envisageables. Certains y ont lu la métaphore de la propre dépression du réalisateur, d’autres un film misogyne qui présente la Femme comme castratrice, infanticide, folle, insatiable dans sa sexualité, d’autres la représentation d’une sexualité coupable. Ces grandes voies d’interprétations (un peu réductrices) sont possibles. Mais la vérité est plus complexe. L’enfant ne tombe peut-être pas par hasard comme le suggère le film au fur et à mesure, le suicide de l’innocence s’envisage d’autant plus que la scène initiale demeure évasive sur la condition qui fait tomber le gamin. Le rapport d’autopsie révèle par la suite une malformation des pieds qui sera expliquée par les photos du dernier séjour à Eden qu’avait fait la mère et l’enfant et où elle mettait systématiquement les mauvaises chaussures aux pieds du fils, torturant ainsi l’innocent bambin. Le questionnement ne s’arrête pas là. Le père se voit reprocher d’avoir été distant, de ne pas les aimer, de n’être qu’une bête à désire qui utilise sa famille comme expérience psychologique, et à dire vrai, « Il » n’apporte pas vraiment de preuves contraires. Le drame familial qui se joue (et qui n’est pas obligatoirement à prendre comme un drame universel) montre le malaise qui pénètre dans le couple jusqu’à le détruire. « Elle » se voulant une sorcière finira brûlée en punition de ces actions. Et « Lui » ? La dernière image laisse perplexe à son tour. Alors qu’il tente de regagner la route et la civilisation, les trois mendiants représentés par le renard, la biche et le corbeau le suivent (or ils sont censés annoncer la mort d’une personne), voilà qu’un millier de femmes sortent des bois et marchent vers lui. Sont-elles une représentation vengeresse de la féminité torturée (le mari ayant échoué à soigner sa femme, préfère la tuer) ou au contraire sont-elles le symbole d’une libération ? Avec la mort de « Elle », ces femmes anonymes, comme toutes les facettes du personnage de Charlotte Gainsbourg, pourraient enfin sortir de la folie, de l’emprisonnement et du deuil, laisser les trois mendiants pour aller vers la lumière et la résurrection.



Ces quelques exemples ne sont qu’une partie de ce qu’il est possible de voir dans le film. Il serait donc dommage de réduire ainsi Antichrist à un film provocateur et abscons. On ne s’engage pas dans ce long métrage sans éprouver une tension durant deux heures, mais ce dernier ne laisse pas indifférent et mériterait d’être revu pour en cerner toutes les facettes (ce qui n’est pas si mal pour un film annoncé comme inutile).


 
La renaissance est donc en soi un acte moins douloureux à accomplir que la résurrection, semblent nous expliquer les deux films sortis en même temps ; et la lutte contre la malignité inhérente à l’homme n’est jamais sans conséquence. Deux films très différents qui n’ont de toute manière pas la même ambition. Libre à chacun de préférer ensuite le divertissement au questionnement, ou les deux.
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Claire 24/06/2009 00:45

Tout à fait d'accord avec toi sur Antichrist.
"Elle" est guérie, "lui" se met à chercher des raisons, des éléments rationnels qui "expliqueraient" la mort de leur enfant. Pourquoi vouloir à tout prix réduire un film -comme ici la mort d'un enfant- à une intention?
J'ai également trouvé la réalisation d'un grand intérêt (vivacité des zooms qui dynamisent le tout sans tomber dans la maladresse, variation des cadrages) et d'une beauté envoûtante (on comprend la dédicace à Tarkowski); la subversion des scènes de genre traditionnelles (comme dans le Crépuscule d'Apollinaire : "L'aveugle berce un bel enfant / La biche passe avec ses faons") élargit le champ du titre, Antichrist. L'ambiguïté est omniprésente : qui réduirait Charlotte Gainsbourg au Mal et Willem Dafoe au Bien ? Si "Elle" prend peu à peu la forme d'une sorcière des temps anciens, peut-être qu'elle est la simple matérialisation du désir profond et refoulé de ce mari si patient -trop patient pour être honnête !- de se débarrasser de sa femme...ou même du spectateur (voire du critique, heureux comme tu l'as dit de trancher péremptoirement et de donner dans le politiquement correct).
Un film intense ; le ton monte progressivement, magnifique peinture du deuil, dans le premier tableau, avant de s'éloigner vers des projections beaucoup plus subjectives, moins réalistes, qui prennent place dans les bois.
On n'aime ou on n'aime pas, c'est sûr, mais pour reprendre ton conseil : allez voir ce film pour vous faire votre propre avis, vous risquez d'être agréablement surpris !

Lola 09/06/2009 20:55

Bravo pour cette belle critique Ramon.