Une bouteille à la mer : Alamar, de Pedro Gonzalez Rubio.

Publié le par PS

Une bouteille en verre flotte dans l’océan. A l’intérieur, un simple papier enroulé sur lequel un petit garçon a dessiné le résumé de ses vacances : quelques poissons, un oiseau, la mer et son père. Au moment de jeter sa bouteille dans l’eau, l’enfant se demande si elle voguera vers l’Italie ou s’en ira vers le Mexique, vers la terre maternelle ou vers le pays du père. Pris entre deux mondes, l’enfant devient l’image d’un nomadisme rêveur, non pas déboussolé par un déracinement forcé, mais songeur face à un monde de possibles.

alamar.jpgAlamar, le nouveau film de Pedro Gonzalez Rubio, suit avec tendresse les relations d’un père et de son fils. Natan, l’enfant, vient passer quelques temps chez son père, ce dernier vivant sur la barrière de corail de Chinchorro où il semble avoir trouvé un équilibre dans la solitude des plaisirs simples. La vie tranquille que le spectateur découvre est rythmée par la pêche, les baignades et le soleil, libérée de tout superflu, de toute contrainte. Au cœur de leur maison sur pilotis perdue dans l’immensité de l’océan, le père profite de son fils, joue avec, lui révèle son monde. Ils n’ont pas besoin de parler, ils vivent avec cette complicité innocente et touchante. Après son premier film Toro Negro, qui se penchait sur la part virile de l’homme, Pedro Gonzalez Rubio souhaitait aborder un autre visage plus sensible, plus féminin, poursuivant ainsi son exploration du monde et de la complexité humaine.

En choisissant de flirter avec le format documentaire, le jeune réalisateur se déleste des contraintes d’un tournage de fiction et peut de la sorte suivre ses personnages au plus près de leur intimité. Alamar se déroule sur cette barrière de corail, mais aurait pu prendre place dans biens des lieux, tant l’espace devient secondaire. Il ne s’agit jamais de construire une carte postale du décors, le spectateur ne pourra se contenter que d’une unique vraie séquence de coucher de soleil, pas forcément très esthétique. La fascination naît ici de cette chronique solaire où l’enfance se façonne une vie à venir. Réduite au minimum, la part de fiction de ce film laisse le champ libre à l’imprévu, au sensible. Il n’y a pas d’histoire dans Alamar que l’amour d’un père et de son fils, pas d’aventure plus aboutie qu’une rencontre avec un oiseau blanc, Blanquita, que les deux tenteront un temps d’adopter avant que l’oiseau ne s’envole vers d’autres cieux. Gonzalez Rubio pose sa caméra, se fait oublier pour laisser la magie opérer. Et le jeune Natan pourrait être pour beaucoup dans cette magie tant son attitude, pourtant discrète, subjugue. L’enfant se retrouve entre deux âges, pas assez grand pour se questionner sur la réalité du monde, sur le fait que ses parents soient séparés ou sur sa propre identité partagée entre deux rives, mais suffisamment pour ne plus avoir peur de son environnement. Natan ne semble jamais surpris par ce qu’il découvre. Alors qu’il débarque dans un univers complètement nouveau, il s’adapte avec amusement et s’émerveille avec la même intensité d’une rencontre avec un crocodile ou un oiseau rare comme d’une bulle de savon s’envolant dans un parc de Rome (dernière image du film). C’est justement parce que tout est enchanteur pour le jeune Natan que le film évite l’écueil du documentaire contemplatif sur les beautés du Chinchorro. Seul le père capte l’attention réelle de l’enfant et celle de l’observateur extérieur.


Sans effets, Alamar réussit à tirer de cette impression de documentaire de très jolis moments, notamment dans la maison du père, durant les scènes de vie quotidienne. Filmer en plans rapprochés, on suit par exemple les tentatives pour apprivoiser cet oiseau blanc, téméraire et appâté par les insectes que l’homme lui offre. Le père essaye patiemment d’enseigner à l’oiseau, comme on le ferait avec un chien, lui parle, le gronde ou le félicite, s’efforce d’amener la petite Blanquita à grimper sur le bras du jeune Natan. La scène pourrait paraître ridicule, elle devient charmante par le naturel des deux personnages et leur joie communicative. Il est à regretter que les scènes de pêches et de plongées soient moins convaincantes, les images étant alors souvent banales, car Alamar aurait gagné dans sa capacité à séduire le spectateur de bout en bout. Gonzalez Rubio oscille dans cette forme hybride entre le documentaire et la fiction. La mise en scène de certains passages (comme la première séquence en noir et blanc, puis en diaporama de photographies) permet d’élaborer la trame narrative sur laquelle improvisent les personnes. On trouve aussi cette volonté avec un effet de ralenti durant les séquences nocturnes de montrer un temps différent, une temporalité plus apaisée, propre à cette barrière de corail. Gonzalez Rubio travaille une bonne partie de ses images, dans le choix des angles de caméra, la lumière, et trouve ainsi le plus souvent des plans capables de porter l’histoire sans l’écraser stylistiquement.

Alamar est une bouteille à la mer lancée par le réalisateur. Le film flotte dans une bulle de légèreté, à la fois proche du réel et déconnecté des soucis contemporains. Gonzalez Rubio livre un voyage plus initiatique qu’exotique où le spectateur peut se laisser aller à plonger dans la douceur de l’enfance.
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