Fourmillement Cannois, 2010 entre espoirs et attentisme

Publié le par ES

Le tapis rouge a été remisé, les pavillons démontés, les bobines remballées, ne restent que le souvenir des films, le palmarès et la sélection pour tenter de construire un bilan sur le Festival 2010. Et le bilan est délicat alors que les critiques auront fusé cette année (d’aucuns de dire comme chaque année). Une sélection jugée peu alléchante, un palmarès estimé décevant, peu de stars, comme si le Festival de Cannes mythique avait perdu de son panache. Evidemment, lorsqu’on est le grand frère de tous les festivals, l’unique capable de condenser en dix jours tous les genres, d’accueillir autant de professionnels pour développer de nouveaux projets, trouver des distributeurs, les observateurs ne laissent rien passer.

_da1fceebbabebfae1539dd760c2c43df.jpgCannes reflet du cinéma mondial ? Sans conteste, ce qui légitime d’autant plus à chaque coup la sélection comme l’a rappelé Thierry Fremaux (le directeur du Festival). Comme dans le film lauréat de la Palme cette année, où un poisson chat répondant à une princesse à propos du reflet lui dit « sans vous je n’aurai pas pu le créer », le Festival de Cannes en son ensemble ne peut construire une sélection qu’à partir du matériau disponible, avec toujours une marge d’erreur possible. Sur tous les films présents à Cannes (laissons le Marché de côté et ses plusieurs centaines de films projetés), entre la Compétition Officielle, les Hors Compétitions, Un Certain Regard, la Quinzaine des Réalisateurs, La Semaine de la Critique, ACID (les indépendants), c’est plus de 80 films présentés durant dix jours. Difficile de critiquer donc uniquement les programmateurs si l’on n’est pas satisfait.

cannes-quinzaine.jpgDe la compétition officielle et du palmarès une constatation première peut se dégager facilement, une sorte d’incohérence entre l’envie du sélectionneur et le choix du Jury. Là où le premier a tenté l’ouverture en incluant des films à grands spectacles (Fair Game, Soleil Trompeur 2) ou des films de très bonne qualité et facile d’accès (Tournée, justement récompensé), le second a surpris en donnant les trois prix principaux à des films restreints à un certain public (Un homme qui crie, prix du jury / Des hommes et des Dieux / Et évidemment la Palme d’or pour Oncle Boonmee), cinéphiles chevronnés et patients. La sélection comptait son lot de noms plutôt réputés (Mike Leigh, Ken Loach, Kiarostami, Inarritu, Im Sang-Soo, Tavernier, on pourrait aussi ajouter Godard et De Oliveira d’un Certain Regard), ses films plus ou moins attendus (dont le Kitano et le Apichatpong Weerasethakul) et ses nouveaux venus (Sergei Loznitsa, Kornel Mundruczo). Peu de films sont véritablement sortis du lot, peu de vraies révélations ou de chef-d’œuvre marquant, pourtant le nombre de très bons films, repensant le Cinéma, explorant de nouvelles pistes, témoignant d’une aventure, est indéniable.

La maternité était peu présente cette année (là où l’an passé Mother, Thirst ou Antéchrist venait prendre les têtes d’affiches). Souvent en demie teinte, comme si le cinéma 2010 ne cherchait plus tant la maternité et la régénération que la paternité et l’ordre dans une grisaille assez déprimante (y compris chez le Woody Allen). Car le nombre de films traitant du rôle du père aura été écrasant (Biutiful, La Nostra Vita, Un garçon fragile, Abel, L’Arbre, Udaan…). Le drame familial était donc bien présent (comme chaque année, la famille demeurant un bel univers d’exploration).

D’autres thématiques se sont entrecroisées comme la guerre (Armadilo, prix de la Semaine de la Critique, Fair Game, Hors La loi, Des hommes et des Dieux, Soleil Trompeur 2…), la dualité qu’il s’agisse de virtualité (L’autre monde, Chatoom, RU There), de faux-semblants (The Housemaid, Un garçon fragile) ou de dualité spirituelle, les mondes s’entrechoquant (Once Boonmee), la mort, la crise (le Wall Street 2 en bonne position avec aussi le Cleveland contre Wall Street), le souvenir (Ha Ha Ha, Pal Adrienn pour un Certain Regard, Oncle Bonnmee). Il s’agit pour la plupart de thématiques universelles dont le traitement peut prendre des formes très variées. L’aspect enthousiasmant de cette année tient peut-être à d’autres pérégrinations.

La jeunesse aura sans aucun doute était un thème essentiel de cette nouvelle édition, toute sélection confondue. Les atermoiements du cœur et du corps, les premiers désirs, la difficulté du passage au monde adulte semblent inspirer plus d’un réalisateur, et pas seulement les premiers films comme on pourrait s’y attendre. Xavier Dolan poursuit son introspection de la jeunesse avec humour et tristesse (le très beau Amours Imaginaires injustement resté sans récompense), Kornel Mundruczo en adaptant librement le mythe de Frankestein s’intéresse lui aussi aux tourments de l’adolescence. Greg Araki revient lui aussi sur l’adolescence avec son petit bijou qu’est Kaboom. Il serait aussi possible de citer le film de Nakata (Chatroom), le piteux Autre monde de Giles Marchand, le curieusement sélectionné Simon Werner a disparu, le poétique Myth of the American Sleepover (David Robert Mitchell), Belle Epine, RU There ou encore le film indien Udaan. Plus d’une dizaine de films qui de près ou de loin s’attachaient cette année à l’énigme de l’adolescence, dont certains demeurent parmi les plus fascinants de la quinzaine.

IMG_0139.jpgLe Festival a aussi su faire la part belle aux genres, comme rarement dans un festival (à l’exception cette année du dessin animé, présent uniquement dans les courts métrages et au Marché du Film). A ceux qui oseraient dire que tous les films se ressemblent dans les sélections et que seuls sont privilégiés les films d’auteurs, cette année encore il était possible de trouver un film noir (Outrage), de guerre, d’espionnage (Fair Game), un thriller baroque (the Housemaid), plusieurs thrillers numériques (dont Chatroom), un polar urbain (Carancho). Le film frisson n’a pas non plus été délaissé avec la Vida Moda à la Quinzaine des Réalisateurs, excellent film d’horreur tourné en un plan séquence. La comédie enfin n’aura pas non plus été mise de côté, il n’y a qu’à voir le plutôt sympathique Sound of Noise original et drôle. Mais le genre cinématographique aura présenté quelques beaux exemples de ce qui se fait dans le documentaire actuel, qu’il s’agisse des documents grands spectacles comme Draquila ou Countdown to Zero, des documentaires stylisés comme Armadilo, des essais plus intimes tel le nouveau Wiseman (Boxing Gym), ou des films plus explicatifs comme l’Autobiographie de Nicolae Ceausescu. Certes, aucun n’était en compétition officiel, mais on pouvait les trouver dans les séances spéciales ou à un Certain Regard avec plaisir. Le court métrage n’aura lui aussi pas été oublié. Alors que le Short Film Corner (le marché du court métrage) grandit d’année en année, la Cinéfondation présentait aussi ses nouvelles œuvres, tandis qu’un Certain Regard (avec les films de Canal Plus notamment) et même la Quinzaine via des soirées spéciales, mettaient à l’honneur ce genre à part entière. Côté officiel, le film 5X Favela Por Nos Mesmos, pas forcément parfait, avait le mérite d’être présent et de montrer l’intérêt du court (comme par le passé le film Tokyo).

La dernière tendance de ce Festival de Cannes aura été vers l’expérimental, comme une nouvelle tentative de repenser notre vision du cinéma. Et si ce genre de tentative est toujours délicat, pouvant donner au final des films absconds, durs d’accès, par moments ennuyeux, il demeure essentiel afin de continuer à faire vibrer le cinéma sans se reposer sur des acquis (tant scénaristiques que visuels). L’herbe poussera sur vos villes était projeté en séance spéciale, documentaire onirique de Sophie Fiennes. Rubber du très barré Quentin Dupieux suivait la vie d’un pneu tueur, le tout filmé avec le format vidéo d’un appareil photo, curiosité puissante. Film Socialisme de Godard qui poursuit sa déconstruction du cinéma. Outre que ces deux films, dans deux styles différents, remettent en question une approche du cinéma, ils ont tous deux eu recours pour la totalité ou pour une partie à un appareil photo numérique ou une caméra numérique (même Manuel de Oliveira s’y est mis). Au sein de la compétition officielle, il est possible de citer l’ukrainien My Joy de Sergei Loznitsa, film débutant comme un roadtrip méditatif où un conducteur sans malice roule dans une Russie corrompue, voilà que soudain un flashback d’un quart d’heure présente la vie d’un vagabond, mi fantasmé, mi réelle. Si ce film reste dans sa facture très maîtrisé et classique pour un cinéaste venant du documentaire, c’est par son travail narratif, rompant avec la logique narrative pour perdre son spectateur afin de mieux l’accrocher. Un coup à la tête du protagoniste, et l’on se retrouve dans une maison en pleine guerre, puis dans le même village plusieurs années après. Débutant comme un roadtrip, le film devient ensuite une descente aux enfers pour montrer le mal qui assaille le héros jusqu’à le corrompre dans une scène finale destructrice. Déroutant autant que passionnant My Joy trace sa propre voie narrative pour repenser l’art du récit. De son côté, Apichatpng Weerasethakul avec Oncle Boonmee signe un film étrange et stimulant. En adaptant très librement un livre obscur d’un moine, le cinéaste Thaïlandais construit une histoire (les derniers jours d’un homme, son retour sur sa vie, le deuil de ses proches) tout en ajoutant des couches métaphoriques et stylistiques. Ainsi après un premier quart d’heure poétique où le spectateur suit un buffle dans la jungle, il retrouve une heure plus tard une seconde histoire fabuleuse en forme de conte avec cette princesse en quête de jeunesse qui finit par retrouver la volupté avec un poisson chat. Un peu plus loin, alors que le protagoniste parle d’un rêve futuriste, les images (photographies successives) montrent un récit par moment différent de ce qui est raconté. Déstabilisant, perturbant, ce film explore donc visuellement de nouvelles formes d’image, les assemble dans un collage intelligent, mais difficile à cerner par moment. Tous ces essais témoignent d’une volonté de bâtir dans une sorte de pléonasme non plus un cinéma d’auteur, mais un cinéma d’artiste, à la limite du pur art visuel et du septième art.

IMG_0192.jpgIl n’en fallait pas davantage pour convaincre un jury à la fois éclectique, exigeant et imprévisible. Quelques uns s’étaient imaginés que Sir Tim Burton aurait opté pour un film grand public, loufoque, féerique, mais c’était sans compter à la fois sur l’ouverture de cet artiste dont on pourrait espérer qu’il s’inspire de cette sélection pour orienter son travail vers un nouvel horizon et sur le reste du jury. Un homme qui crie, Des hommes et des Dieux, Mon Oncle Boonmee, trois films délicats, fins et exigeants. On pourrait reprocher évidemment à la Palme 2010 d’être hautement élitiste, ce qu’elle est en effet, mais vouloir pousser le cinéma vers le haut est au contraire tout à fait louable, non pas en demandant à quarante réalisateurs de reproduire des copies de Mon oncle Boonmee, mais en essayant autant que possible de sortir du formatage dangereux. Le Ruban Blanc, austère et magistral, n’était guère plus grand public, 4 mois 3 semaines et 2 jours non plus. Il est aussi bon de regarder qu’à côté de ces trois films, le reste du palmarès témoigne d’une diversité du cinéma : le burlesque et désespéré Tournée en prix de la mise en scène (superbe récompense pour un homme trop méconnu dans son métier premier de cinéaste, Matthieu Amalric), le fougueux Biutiful, le moyen La Nostra Vida dont son acteur méritait un prix. Il est toujours possible de critiquer un palmarès (pourquoi diable ne pas avoir remis quelque chose au sublime Garçon Fragile), mais il est bon d’apprécier des choix osés et en partie inattendus.

2010 au niveau des autres années ? Finalement sans doute. Certes, il y aura peut-être eu moins de films véritablement provoquant durant le Festival (ni d’Antéchrist, ou de Enter the Void …), moins de grosses têtes d’affiche (pas de Tarantino cette année), mais la qualité est là, de quoi sustenter le spectateur pour une année et ruminer dans l’attente de la 64ème édition.

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