Vacuité du monde, effervescence des images : Enter the Void / Film Socialisme

Publié le par PS

enter-the-void-1.jpgIl se tient là, piégé dans des toilettes nauséabondes, affolé, un coup de feu survient et le transperce, il meurt doucement, pauvre Oscar, héros de Enter the Void dont la vie prend fin après vingt minutes de film. Il se tient là, sur le pont d'un bateau de croisière et n'ira jamais plus loin qu'une phrase banale, disparaissant après quelques secondes à l'écran, l'anonyme du Film Socialisme. Le monde n'aurait plus d'histoires à raconter, tout a déjà été dit, le monde serait surtout vidé de tout récit digne d'être mis en image et l'artiste devrait chercher ailleurs l'essence même de son art. C'est l'impression première possible au regard des deux derniers films de Gaspar Noé et de Jean-Luc Godard. Attention, il ne faudrait pas comprendre qu'en soit, il n'y a plus de message à transmettre, mais que le message ne peut plus passer par l'exploration d'une histoire classique. Noé construit son film autour de tous les clichés envisageables du film noir, Godard ne cherche même plus à construire.

 

Faire l'expérience de la vacuité du monde moderne, de ce manque de sens dans nos existences, voilà une partie de la visée de ces films. Chez Noé, Oscar s'offre une vie stéréotypée : un complexe d'oedipe (qui le pousse à coucher avec la première mère venue), un désir incestueux pour la soeur (après avoir vu notamment ses parents faire l'amour), le choc de la mort de ses parents dans un accident violent, une enfance à l'orphelinat (qu'on suppose malheureuse). Oscar ne peut que fuir, fuir un monde absurde, vidé de tout sens, de tout optimisme, trouver refuge au Japon, dans ces quartiers fantasmagoriques où la nuit et le jour se confondent et où la drogue devient un second souffle. Forcément se dit-on, il fallait une vie schématique pour déboucher sur le coup de feu funèbre. Un gentil garçon sans problème n'en serait pas venu à vendre de la drogue pour se faire de l'argent et n'aurait sans doute pas vécu dans ce quartier chimérique. Chimérique car le quartier que survole Enter The Void n'est que pure création (d'ailleurs un des personnages construit une maquette géante d'un quartier ressemblant au quartier japonais), la réalité ne valant décidemment plus le coup d'être "réellement" explorée. Et c'est bien parce que le monde moderne n'aurait plus en soi d'histoire à vivre que le cinéaste part affronter un autre monde, celui de l'au-delà. Tout l'intérêt fascinant d'Enter the Void tient dans son aspect formel en prenant le parti d'une caméra subjective dans la première partie, puis carrément en focalisation zéro d'un personnage capable en apparence de voyager où bon lui semble et dans le temps, en apparence seulement car le spectre d'Oscar suit les destinées de ses proches, sans s'aventurer hors du quartier japonais ou de ses souvenirs; comme si, à l'image d'une phrase de Mon Oncle Boonmee, les fantômes étaient uniquement attachés aux proches et non aux lieux.

 

fs.jpgDe son côté Jean-Luc Godard, détesté autant qu'adulé, semble ne plus avoir envie de discourir. En fin de course, fatigué, désabusé, l'homme lance une succession d'idées noires, opte pour le pire lieu sur terre : Un bateau de croisière où se côtoient vulgarité, absurdité et luxe, et finit par ne même plus chercher à fournir un discours cohérent. La shoah, le soviétisme, les totalitarismes, la fin de l'Europe, la jeunesse perdue, la politique corrompue et stérile, la fin du cinéma... de quoi déprimer les plus optimistes. A nouveau, le monde apparaît comme vidé de tout sens, vain. Et c'est par l'effervescence des images que l'œuvre reprend son souffle et son intérêt. Le délire formel ne tient plus, comme chez Gaspard Noé, dans l'exploration d'une forme narrative peu courante (la focalisation interne), mais dans un montage (on pourrait pratiquement parler de collage par moments) s’échouant davantage du côté de l’installation vidéo que de l’œuvre cinématographique. Et comme l’homme a vu toute une évolution du monde de l’image, il explore les différents supports visuels de la caméra HD à l’appareil photo, voire le portable. Le cinéaste a l’œil, les couleurs sont frappantes de beauté, certains plans possèdent une esthétique incroyable (les vues de la mer, certaines visions sur le pont du bateau entre le bleu nuit et le jaune des métaux). Même lorsqu’il choisit d’employer les clichés d’un appareil numérique où les pixels sont plus que gênant, il existe encore une sorte de mise en scène. Pour perdre le spectateur, pour le forcer à vivre les images, à les rejeter, les travailler,  Godard construit un montage nerveux, inconstant, sans logique apparente (parfois sans logique du tout), mais aux thématiques récurrentes, faisant échos à ses œuvres passées. C’est véritablement cette effervescence des images ou de l’image qui intrigue dans ces deux films. Caméra folle et tourmentée, employant les profits du numérique, caméras parsemées (clichés amateurs, archives, images de reportages télévisés, artistiques) imbriquées comme les multiples regards possibles sur un même monde, plus tout à fait compréhensible.

 


 

Les trois coups sonores initiaux de Film Socialisme deviennent alors une transformation numérique des trois coups ouvrant les pièces de théâtre, dont le texte, divisé en actes ou en mouvements (Des choses comme ça / Notre Europe / Nos Humanités) vient construire l’image de la modernité. Pas de récit ici, mais des récits, des histoires que les images viennent croisées, entrecoupées, brisées pour déboucher sur cette ultime image du « No Comment », rêve de tout artiste (souvent doublé du rêve opposé) de voir son œuvre simplement vécue et non pas commentée à foison, quand ce n’est pas mal commentée. « No Comment » où l’envie de ne plus parler, de ne plus montrer, d’avoir déjà tout dit, tout révélée. No Comment aurait pu clore le Enter The Void, comme ce constat qu’une vie est trop fragile, trop vaine pour perdre du temps à la décortiquer, à la commenter, vivre simplement pour éviter de se fourvoyer dans des explications banalisées comme les biographies des personnages d’Enter the Void. Vibrantes, les images donnent toute leur dimension à ces films intuitifs autant que réfléchis qui marquent une pause, pour mieux nous faire saisir, peut-être sans le vouloir, l’incroyable potentialité du Cinéma.

 

Sitographies :

 

Enter the Void :

La Focalisation Internet, Stardust Memories

 

 

Critikat

 

Film Socialisme :

Analyse des thèmes de Film Socialisme, Independencia

 

Interview de JLG

Critikat

Critique d'un blog The Balloonatic

 

 

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